jeudi 11 novembre 2004

Mignonne

C’est ma grand-mère. Grand comme dans «grand amour», pas grand comme dans asperge, car elle était plutôt une petite pomme. Sur les photos de sa jeunesse, elle est d’une grande beauté, toujours rieuse, une étoile dans les yeux. Je comprends très bien mon grand-père Ernest d’avoir craqué pour ce petit bout de femme à l’air espiègle.

Moi, je suis arrivé dans sa vie un peu tardivement. Ce bout déjà petit de femme avait depuis longtemps commencé à rapetisser sous le poids du temps. Après la mort de mon grand-père, elle a quitté sa maison et la baie Mississiquoi pour venir habiter chez nous. Elle a bien tenté de garder son sourire, mais la vie se faisait lourde. Chaque fois qu’elle passait devant la photo d’Ernest, elle soupirait doucement, puis demandait de mes nouvelles. Elle feignait de ne pas me croire quand je lui disais que je n’avais pas quatre copines en même temps, et elle me conseillait sans cesse de me faire une blonde anglo pour pratiquer mon anglais. Où je vivais, il n’y avait qu’une anglo et elle était un peu moche... En fait, la fille se nommait Foster, mais je ne suis pas sûr qu’elle parlait anglais. Tout cela pour dire que malgré mon amour pour Mignonne, elle me les cassait un peu avec cette fixation.

Puis la maladie est venue. Pas celle qui vous enlève les jambes ou les cheveux, mais la pire, celle qui vous enlève l’esprit. Sa démarche est devenue plus pataude et la beauté espiègle d’autrefois pétait à chaque pas. Au crépuscule de sa vie, Mignonne cochait chacune des pages qu’elle lisait afin de ne pas les relire deux ou trois fois. Une fois je l’ai vue pleurer, ultime rempart contre l’oubli. Combien de fois l’a-t-elle fait derrière sa porte close...

La dernière fois que j’ai vu Mignonne, elle ne m’a pas reconnu.

J’ai connu Mignonne sous l’angle de novembre, de la vieillesse et de la maladie. Si elle avait pu choisir, elle aurait sûrement préféré me montrer la belle femme qu’elle était à 25 ans. Mais pour moi, elle sera toujours celle qui jouait tous les jours «Les Fiancés du lac de Côme» au piano du salon. Elle sera toujours la plus belle.

On oublie trop souvent le vert des feuilles l'automne venu.

6 commentaires:

  1. On oublie le vert des feuilles l'automne venu parce qu'on espère toujours le printemps. En saisons comme dans la vie, on aspire au renouveau qui viendra nous habiter lorsque l'hiver nous étouffera de son froid éternel.

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  2. Bien que ma grand-mère n'a jamais été un grand amour pour moi, il se trouve aussi que la dernière fois où je l'ai croisée, l'été dernier, elle est partie en me disant gentiment: "merci monsieur..."

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  3. toujours d'aussi beaux textes
    tu dois être écoeuré des compliments? ;)

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  4. Merci de donner suite à l`histoire de Mignonne!
    Ce sont des petits textes sublimes, emplis de tendresse, qui font plaisir à lire!

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  5. Tu as du être un petit-fils adorable. Ainsi, on en sait plus sur le petit Ernest. Beaux textes, pour celui du cirque aussi. Tu as un grand repertoire.

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  6. C'est mieux de voir le rouge des feuilles d'automne, en oubliant le vert de celles d'été, que d'appréhender avec effroi leur chute et la mort du temps.

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