lundi 18 octobre 2004

Les Rideaux de Trouville

Je suis né à Trouville. Mon monde pendant longtemps. Petit mais mien. Trouville la géante avec son «15 cennes», sa bibliothèque municipale sur deux étages, sa polyvalente qui se vidait de ses élèves aux temps des récoltes et des semailles. Trouville l’industrielle avec son silo Co-op et son ruisseau dont l’eau changeait de couleur à chaque jour. Trouville la cosmopolite avec sa famille de Témoins de Jéhovah (dont le père était noir - Wououuuu...) et sa famille de Viet-Namiens fraîchement débarquée de son boat people. Trouville la pure avec son église qui se prenait pour une cathédrale et son bar de danseuses déguisé en vieille gare dont le stationnement était rempli de Harley arrogantes, intouchables; des crachats bruyants sur un parvis d'église recouvert de tapis gazon.

Tout cela était joli et avait laissé somnolente ma méfiance. Tout le monde il était gentil, tout le monde il était beau. Mais à Trouville, comme trop souvent ailleurs, on n’aime pas les rats de bibliothèque crédules et réservés. Surtout s’ils ne sont pas bons au hockey. Je n'ai jamais été bon au hockey. Encore aujourd’hui, on me fout dans les buts, sans patins. Dans la cour d’école, les pires vacheries ont commencé à gicler. À Trouville, on admire ceux qui mettent de l’eau de javel sur le pneu arrière de leur moto sport et qui font un show de boucane sur la rue principale. Moi, j’avais un mustang siège banane tires balloune. On me parlait de moins en moins, on me souriait de plus en plus. Et on faisait des grimaces à mon dos. Le bonheur devenait une goutte de mercure.

À l’âge de 13 ans, ma famille a dû déménager à Banlieuebourg. Parce que notre maison était trop petite pour accueillir ma grand-mère Mignonne (grand-maman mesurait 4 pieds et 8, c'est vous dire comment notre maison était petite!) et parce que l’époque avait eu raison du magasin général que tenait mon père. Sans le savoir alors, ce déménagement m’a un peu sauvé la vie. À Banlieuebourg, personne ne me connaissait. Je pouvais y être qui je voulais, voire n’importe qui, voire moi. On mesure mal le bonheur de pouvoir être n’importe qui. De toute manière, à 13 ans, n’importe qui n’est jamais aussi n’importe qui que ça. N’empêche que ça faisait du bien. Et le temps de devenir n’importe qui, j’ai déménagé à Montréal. Je suis resté accroché là. Malgré la Laponie et l’océan.

De Trouville, j’ai gardé cette fascination pour les églises, les Harley, les champs qui brûlent après la récolte, les horizons saskatchewanesques et les Bob Morane. J’ai aussi gardé un peu de rancoeur pour les shows de boucane et les gentilles gens, tout sourire dehors, qui vous épient derrière leurs rideaux en racontant les pires saloperies au téléphone.

On n’a pas idée du nombre de personnes qu’on tue en les épiant derrière les rideaux.

2 commentaires:

  1. Excellent texte, Trouville me fait penser étrangement à mon Rigaud natal. C'est dans le même coin?

    Je pense que tu viens d'inventer une nouvelle expression.
    A partir de maintenant on ne dira plus sortir du garde-robe mais bien sortir de derrière le rideau.

    A quand la nouvelle????

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  2. Pitouneville, ça te dit quelque chose ? Y avait des camaros, de la puanteur et un gros Diary Queen. Maintenant, y a des prolétaires en vacances perpétuelles.

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