lundi 15 octobre 2007

Bout de quai

- Hey, pétite, né sauté pas...
Une main se pose doucement sur mon épaule. En me tournant, je vois le visage d’un homme plus vieux que moi, profil hispanique, encerclé d’une jeune barbe grise. Un homme qui avait dû, peut-être, possiblement, menfin, avec de l’imagination, être beau. Mais l’âge, le vent, la friture et l’absence de dentier avait travaillé sa figure.
- Né sauté pas dévane el trane, pétite. Y faut pas.
- Cessez de m’appeler «pétite»...
- D’accorde. Yé t’appellérai plou pétite, pétite. Yé m’appelle Pedro. Et toué?
- Jules.
- Encantado, Joule. Écouté-moué. Yé vais té donné dou rasonnes dé né pas sauter. Viens icitte, pétite Joule.
Il m’attire doucement loin des rails du métro, son bras autour de mes épaules trop basses. Je le suis malgré ses vêtements sales, malgré sa laideur, malgré ses «pétites».
- Primero: La vie est belle. Malgré tout. Régardé-moué. Yé souis moche. Yé souis vieille.
- vieux...
- Viou, vieille, yé m’en fous, pétite. Yé souis laitte. Pourtant, yé souis heureuse! Y faut pas sauter.
- Et la deuxième raison?
- Tou n’es pas dé Montréal, si?...
Là, j’avoue, je ne comprends pas... C'estt écrit où que je viens de la Beauce?
Pedro se met à rire!
- Mais no, yé faisais oune pétite djoke, comme vous dites, pétite. La dousième raisonne, c’est qué t'as jamais pris lé métro icitte: lé métro, il arrive par l’autré côté! Rendou ici, il ne roulé presqué plous. Tou vas jouste avoir l’air ridicoule dé sauter dévanne oune traine arrêté!
J’ai déjà l’air ridicule. Je baisse les yeux et me dis que je suis un raté, au point de manquer un suicide tout simple. Il faut le faire: manquer un train sur des rails. Pedro m’attire dehors pour m’offrir une bière. Je marche dans ses pas.
On boit des scotches et de la bière pendant des heures. On se parle, on s’est tait, on se connaît. Puis, abdiquant devant l’alcool, Pedro s’endort sur le bar. Comme ça. Le visage sur le bras droit, les yeux clos sur ses rêves éthyliques, derrière sa barbe qui sort de sa peau, derrière ses rides d’homme qui a vu des beautés et des laideurs aussi grandes que les miennes, peut-être plus.
Je lui glisse dans la poche un bout de papier sur lequel j’ai écrit «Merci Pedro.» Et j’ai signé Pétite. Je sors.
Il fait nuit et des halos de brouillard flottent autour des réverbères. Mes pas sont étonnamment assurés compte tenu du houblon sur lequel je pose les pieds. À la station de métro, je retrouve le quai du côté Angrignon. Je souris en pensant à Pedro.
Ce coup-là, je vais à la bonne extrémité.

6 commentaires:

  1. M...de! tout ça pour ça! Pauvre Pedro

    RépondreSupprimer
  2. Angrignon est un terminus. Il va sur le quai du train qui part ou de celui qui arrive de l'est? Parce que celui qui part entre en scène très lentement...

    :-)
    P

    RépondreSupprimer
  3. Ah non, laisse faire, j'avais oublié qu'il était à la station Angrignon la première fois (et je pensais qu'il était complètement à droite du quai, peu importe lequel) (ce n'est pas clair)

    P

    RépondreSupprimer
  4. Chouette texte, puis c'est bien les tristes chutes, ça change ...

    Puis des fois la tristesse c'est très beau ...

    RépondreSupprimer