mercredi 16 mars 2005

Renaissance

Texte écrit pour le collectif Coïtus impromptus

On s’était donné rendez-vous dans un de ces cafés à la mode. On ne s’était pas vus depuis cinq ou dix ans. Pas clair. Un livre rouge à la main, je lisais des mots, toujours les mêmes, sans chercher à les comprendre : «Les stéréotypes sont indispensables à la conservation de la moimére llecovite fjhy akdooop...» Chaque fois la lune après deux lignes. J’étais sur le point de ne jamais finir ce livre quand je l’ai tourné face contre table. Cesaria Evora gémissait dans les haut-parleurs. 13h20. Elle était en retard, comme autrefois.

Mai s’abattait sur Montréal, mais il aurait bien pu être novembre tant je m’en foutais. Ariane m’avait quitté il y a dix ans, par dégoût ou par soif, je ne l’ai jamais su. Aujourd’hui ne m’apportera pas plus la réponse. L’heure n’était pas au règlement de compte mais à son besoin d’être rassurée, de constater que ce qu’on a mis de côté au fil des ans est devenu chauve, a pris du poids, a perdu des dents. Je savais qu’elle m’embrasserait un peu froidement, avec cette retenue que je n’avais jamais su apprivoiser. Je savais que je dirais n’importe quoi pour avoir l’air bien, heureux, serein. Elle m’écouterait à moitié en se disant que je disais vraiment n’importe quoi. Je savais surtout qu’après une heure, elle se plaindrait doucement qu’elle est si occupée, que son temps est compté, que Ciao! C’tait cool de te revoir... Après dix ans, je n’aurais droit qu’à soixante minutes. Pas plus. Une heure pour montrer mon sourire avec des trous, les cicatrices sur ma poitrine, ma cirrhose. Une heure de sons avec la bouche pour un parfum sordide du passé. Une heure à me dire tout bas de me la fermer. Et elle partirait, soulagée de ne plus être avec ce con. 13h25. Elle était toujours en retard. Je m'y attendais. J’en ai profité pour partir avant de devenir une abordable consolation à sa solitude.

Dehors, des oiseaux chantaient, et la première jupe qui est passée m’a souri. Le printemps pouvait revenir.

4 commentaires:

  1. Comme quoi Renaître c'est parfois tout simplement lâcher prise.

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  2. Moi aussi, j'aime bien que les jupes me sourient... confidence publique!

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  3. Vraiment décrocher est souvent accompagné d'un énorme sentiment de soulagement.

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  4. daniel, tu écris si bien, si ça continue, tu vas faire de moi une lectrice de roman.
    (le tien, peut-on espérer???)

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