jeudi 15 mai 2008

Don Pedro (2e partie de 3)

Pierrot essaie tous les jours de marcher droit, de ne pas tomber, mais il a des problèmes d’équilibre. Ce n’est pas facile. C’est même difficile parfois. Il tombe souvent. Mais il essaie de tenir bon. Il essaie de se tenir. Ce n’est pas facile à savoir, se tenir. Il paraît que c’est plus facile pour certains. Mais Pierrot n’est pas certain. Il est lui. Quand il est fin, quand il se tient bien, il a le droit d’aider. Parce qu’il est moins fou que les autres, on lui confie des trucs. Pas des trucs importants ni des secrets. On lui confie des tâches. Ce matin, il débarrasse les tables. Ce n’est pas à la portée de tous, débarrasser les tables. Il faut mettre les bols dans les assiettes, les assiettes dans d’autres assiettes, les ustensiles dans les verres, et tout ça dans le bac à roulettes. Sans ce travail, il s’ennuie. Tout l’ennuie. Les autres aussi l’ennuient avec leur bave et leur rire de fous. Alors il préfère travailler, mettre les petits plats dans les grands, faire des piles, et pousser tout cela à la cuisine.

À la cuisine, il y a un cuisinier et des couteaux. Il y a aussi plein d’objets auxquels il ne peut pas toucher. Un cuisinier crie qu’il a des mains pleines de microbes. Alors Pierrot regarde sans toucher. Il observe les gestes du cuisinier, il observe les règles. Mais le cuisinier crie quand même «pousse-toi!» puis il crie «tire-toi!». Pierrot ne sait jamais ce qu’il veut vraiment. Alors il ne bouge pas. Quand il ne bouge plus, le cuisinier devient rouge. Pierrot croit que le cuisinier est aussi fou que les autres. Mais ce matin, à la cuisine, il n’y a personne. Il n’y a personne et la porte de la ruelle est ouverte. Alors Pierrot jette un regard à la ruelle. Il pleut et il n’y a vraiment personne. Pas un chat, rien. Il sait que personne n’a pas le droit de sortir de la maison sans les garde-fous, et si quelqu’un sort quand même, ils crient, ils frappent, ils enferment longtemps dans des chambres sombres. C’est insensé. Mais comme tout le monde est déjà fou, ça ne dérange personne. Et là, il n’y a personne. Alors Pierrot trouve un crayon, il écrit quelques signes sur le mur près de la porte, et il sort, il part, sans le dire à personne. Juste à lui. Il se le dit dans sa tête. Il a écrit bay! sur le mur et il a signé. Il a même signé. Don Pedro. Il est un homme de peu de mots. Quand les garde-fous les liront, ils se diront qu’ils auraient dû se méfier. On ne se méfie jamais de Don Pedro.

Il a mis le pied dehors. Puis les deux. Mais un pied en premier. Il ne faut pas sauter les étapes.

Dehors, il se tient bien droit. Il inspire les bras en croix. Comme Jésus sur le Titanic. Il sent le vent, le vent qui se lève, le vent dans sa voile de bateau, le vent qui lui souffle dans l’oreille de partir loin. Il pleut et il se sent grand. Il se sent debout. Il est sur la crête d’une vague, et le temps d’un soupir, le temps d’un haut-le-cœur, il se tient droit. Droit de hauteur. Et jl voit loin. Il voit le vide autour de sa vague, le vide qui l’étourdit, qui veut lui faire perdre l’équilibre, qui veut le faire retomber dans un creux. Alors il bat des bras pour ne pas perdre pied, pour ne pas perdre la tête sous la surface tandis que tout autour de lui roule, casse et brise. Il se bat pour ne pas perdre l’équilibre. Son équilibre à lui.

2 commentaires:

  1. J'aime bien le style utilisé. J'ai hâte à la suite.

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  2. Que dire de plus, sinon qu' on s'impatiente de la suite... ;)

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