lundi 25 septembre 2006

Layla en périphérie d'Hollywood

Layla est arrivée à mon bureau doucement, sur la pointe des pieds, en prononçant toc toc toc plutôt que de frapper. Elle avait la jambe longue et la robe courte, comme le permettaient cette chaleur de fin mai et son insolente jeunesse. Layla ne disait rien, attendait dans l’embrasure, les mains derrière le dos. J’ai laissé en plan mes dernières corrections avant la remise des notes finales et je l’ai invitée à entrer. Elle a fait deux pas en avant puis a exécuté un court arc de cercle avec sa tête pour ramener tous ses longs cheveux bruns sur la même épaule. Il n’y manquait qu’un ralenti pour que lejeu soit complet.

Layla était une des étudiantes de mon cours du vendredi, un cours difficile où je devais me battre avec leur soirée de la veille, la fin de semaine prometteuse et un local surpeuplé. Après quelques présences erratiques, elle était disparue au début avril sans jamais donner de nouvelles. Mais voilà que cette belle au teint méditerranéen venait me voir à mon bureau, une Lolita à quelques jours de la remise des notes. Il y avait une odeur de chauffé que je ne savais identifier...
- Layla… Où étais-tu?
- Monsieur, j’ai eu un tas de problèmes…

Voilà. La litanie de l’absent repentant allait commencer, avec son lot de maladies, de pannes mécaniques et de décès de grands-parents habitant invariablement à Sherbrooke, à Toronto ou en Europe. C’est fou la quantité de grands-parents qui profitent des études collégiales de leurs petits-enfants pour mourir… J’ai coupé court au laïus. J’ai consulté mon cahier de présences en prenant soin de camoufler les pages vierges de ma main. J’ai toujours fait semblant de prendre les présences.
- Je compte ici que tu as manqué, au bas mot, près de la moitié de la session, sans compter l’examen de mi-trimestre et le travail final…
- Oui mais…
- Ça doit expliquer en partie ton 45%...
- Oui mais je dois absolument passer ce cours. J’en ai besoin pour être acceptée à l’université en août prochain.
- Mais Layla, il fallait y penser en avril… en janvier, même. Pas à la fin mai!

Une grosse larme a coulé sur sa joue et, le menton dans son décolleté et le regard coupable collé au plancher, elle me supplia.
- Il me faut passer ce cours. Mon père va me tuer sinon.
Puis, les mains toujours dans le dos, elle releva un peu les yeux avec une soudaine assurance. Le charme terrible des yeux de femmes qui ont pleuré…
- Je suis prête à faire n’im-por-te quoi pour passer ce cours…
Aucun cours de pédagogie ne m'avait préparé à cela. Ce n’était plus une odeur de chauffé que je flairais, mais bien un incendie. J’ai immédiatement pensé à Nabokov, aux films hollywoodiens qui se terminent dans de déchirants procès, à The Police. J’entendais le refrain de Don’t Stand So Close to Me… Ma porte était encore ouverte, le département malheureusement libre de témoins. Putain de fin de session. Un tas de scénarios se sont joués dans ma tête en moins d’une demi-seconde, et tous me criaient de fuir.
- Je suis désolé Layla, dis-je d’un trait. Va falloir se revoir lors du cours d’été.

Alors que j'imaginais qu’elle craquerait, ou pire scénario, qu'elle insiterait, la belle désespérée a relevé la tête et a encaissé le refus avec un aplomb qu’on voit rarement à cet âge. Elle a replacé un mèche invisible sur son front puis a marmonné quelque chose d’inintelligible avant de disparaître comme elle était arrivée, sans faire de bruit. Moi, j’ai fermé ma porte puis je me suis écrasé sur ma chaise, épuisé comme après un long combat.

Je n’ai pas revu Layla l’été suivant, ni après. J’imagine que c’est ainsi que se termine la majorité de ces incidents dans la vie en périphérie d’Hollywood.

15 commentaires:

  1. Déchirant, mais nécessaire.

    RépondreEffacer
  2. J'ai eu un frisson moi aussi. En vous lisant, j'ai pensé pendant un moment que vous l'aviez baisée à couilles rabattues. Un grand bravo pour votre contrôle!

    RépondreEffacer
  3. Deux pouces en haut !

    RépondreEffacer
  4. "la jambe longue et la robe courte"

    construction facile mais efficace, on la retrouve dans "Je n'ai pas froid aux yeux" (je crois)

    RépondreEffacer
  5. Merci, au nom de tous les mâles, merci.

    Maintenant, pouvez-vous nous raconter comment vous avec passé pêche à la mouche 201 en séduisant la prof?

    RépondreEffacer
  6. T'es fait fort mon Dan, t'es fait fort! ;o)

    Et moi avec mes arrogants hein... même pas de quoi faire un film de périphérie d'Hollywood. Ils sont justes tellement trop sûrs d'eux, tellement convaincus avec raison d'être intelligents, je craque chaque année, rien n'y fait!

    RépondreEffacer
  7. Mais je craque en gardant ma décence hey ho... partez pas des rumeurs... c'est pas mon genre... ;o)

    RépondreEffacer
  8. Catherine : Oh! moi qui voulais... ;-)

    RépondreEffacer
  9. Pour avoir déjà enseigné au secondaire et avoir vu des profs masculins s'amuser avec les filles ados de 13-14 ans, qui ont tant besoin de séduire et se font répéter sur tous les tons et supports médiatiques que leur corps est de la petite monnaie, je veux juste rappeler que c'est le prof, l'adulte et comme tu le sais par coeur et pas juste dans ta tête, il semble, l'autorité, c'est une énorme responsabilité.

    Tu as contribué à maintenir ou bâtir un peu d'estime d'elle-même à Lolita Bratz Lopez...

    T'as peut-être aussi songé qu'un jour, tu auras peut-être une Lolita de 14 ans...

    ;-)))

    RépondreEffacer
  10. Toujours fait semblant de prendre les présences???!!!....
    Oh! VERY NICE TO KNOW..NOW THAT I GRADUATED!!!!

    hehehe......

    RépondreEffacer