Les murs du local sont composés de blocs de ciment peint blancs et gris, et une fois les portes closes, on entend toujours le bruit sourd que produisent les conduits d’aération du building. On se trouve dans le sous-sol d’un CLSC, mais on pourrait être dans le sous-sol de l’Uqam ou dans un bunker irakien que ce serait le même décor, les mêmes gicleurs au plafond, les mêmes portes grises aux noms enchanteurs de SS-054 ou de SS-052. Même la porte des toilettes à son numéro.
Jocelyne nous y attend. Elle à la blouse blanche, le sourire avenant et la voix trop douce de ces personnes qui désirent le bien et la paix dans le monde. C’est elle qui donnera les cours prénataux - natals. Juste avant qu’elle commence, je jette un coup d’œil à la faune qui m’entoure : une dizaine de bedons ronds, une dizaine de futurs papas, certains aux allures sympathiques, d’autres que je classe peut-être à tort dans la case des «à éviter», mais tous ont l’air vieux. Je ne m’identifie pas à eux. Lui a les cheveux gris, l’autre à côté les a perdus, et les deux ou trois qui suivent de trop près la mode passent aussi inaperçus que Normand L’Amour au Foufs, alors que moi… euh… bon ok, je suis des leurs. Pendant ce temps, le club des petites-vessies profite des minutes qui restent pour faire la queue devant le SS-048…
Hier soir, j’ai regardé des femmes accoucher sur vidéo, j’ai vu un bébé en tissu passer tête première dans un bassin en plastique, j’ai admiré un col d’utérus tricoté de laine rouge se dilater, j’ai contemplé un bébé in utero de 40 semaines dessiné «à l’échelle, mais la tête est trop grosse [sic]». On est là, 20 personnes que rien ne rapproche sinon le chamboulement d’une vie, à discuter de magie dans un local en ciment, sans nom, sans fenêtre, sans musique. Pour tout dire, je n’y ai pas appris grand-chose, sinon cette impression qu’accoucher, malgré tout, reste un événement normal, la même chose depuis toujours, et que pour chaque être que j’ai croisé, que je croise et que je croiserai, il y a une mère, un père qui a vécu ce que Dame V. et moi vivons.
J’en veux un peu à la vie d’avoir fait si ordinaire tout cet extraordinaire.
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