mercredi 18 février 2009

Petit pain et feuille de chou

Je n'avais pas vraiment faim, mais le luxe rare d'un deux-œufs-bacon seul au restaurant en ce tranquille matin de semaine était vraiment irrésistible. J'étais dans mon ancien quartier, à un jet de pierre des lignes de piquetage du journal de Montréal.

Dès mon entrée dans le restaurant, ce possible jet de pierre m'a inquiété: il n'y a QUE des journaux de Montréal partout et les rares clients les lisaient sans sembler constater l'étendue des dommages. J'ai interrogé la serveuse d'un ton faussement débonnaire:

- Ça ne vous gêne pas que votre resto continue d'offrir le journal de Montréal?

La serveuse a semblé vraiment surprise de ma question. Je lui aurais demandé la couleur de son string qu'elle aurait trouvé cela plus normal.

-Pourquoi? a-t-elle dit en soupirant.

- Ben, euh… Ils sont en lock-out là-bas… ai-je répondu en pointant du regard le bout de l'avenue Mont-Royal.

- Ouain… C'est triste pour eux.

Elle a profité du silence pour me servir une tasse d'eau brune, puis a continué sur un ton vaguement exaspéré:

- Je connais pas bien les revendications. Je sais même pas qui a raison dans tout cela.

- Mais…

- Je préfère pas m'en mêler et continuer d'offrir le journal aux clients, Monsieur (sur le ton: ducon-enculeur de mouches). C'est ce qu'ils veulent lire le matin.

Je n'ai pas insisté. Par paresse. Je sais, ce n'est pas correct. J'aurais dû lui dire que c'est justement là qu'on se trompe.

D'accord, on ne connaît pas tous les enjeux du conflit qui se déroule au journal de Montréal. Pour nous, spectateurs externes, il n'est pas très important de bien les connaître. Mais continuer à acheter le journal N'EST PAS se tenir à l'écart du conflit: c'est encourager la partie patronale qui a décrété le lock out; c'est lui dire qu'elle n'a pas besoin de négocier, que son journal continuera de se vendre quand même; c'est lui dire qu'on est prêt à ingérer n'importe quelle merde qu'elle nous imprimera; c'est lui donner des moyens financiers et du temps qu'on ne donne pas aux employés sur le trottoir. Ce conflit est un siège mutuel. L'un tente d'affamer l'autre et le premier à mourir de faim perdra.

Certains gens veulent être neutres, soit. Mais la neutralité signifie qu'on ne nourrit ni l'un ni l'autre.

Si personne n'achetait ni ne lisait le journal de Montréal pendant quelques semaines, les négociations reprendraient. En faveur de qui: je ne sais pas. Mais il y aurait reprise d'un dialogue.

Ne serait-ce pas également l'occasion pour voir ce qui s'écrit ailleurs - comme dans le Devoir, mettons?

Malheureusement, cela demande une certaine solidarité de la part de tout un chacun, un léger effort que visiblement, peu sont prêts à faire.


(Ce billet fait suite à celui de Chroniques blondes.)

6 commentaires:

  1. Une révolution dans le monde des journaux en papier s'en vient ! Les syndicats ne semblent pas au courant, même si le patronat explique les enjeux du futur, ils font semblant de ne pas comprendre...
    Dans quelques années, le JdeM tirera à 50,000 copies, à moins de se modifier considérablement, malgré les acquis de la Convention Collective.

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  2. Je reçois le JDM chez moi le weekend pour des raisons professionnelle (la revue de presse culturelle) mais depuis le début du conflit, je le reçois gratuitement TOUS LES JOURS. Même si les gens ne l'achetaient plus, le patronat l'imprimerait et le distribuerait gratuitement en le pitchant dans les rues de la ville par avion!
    S.

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  3. Garammond: Je crois que le conflit ne concerne pas seulement les enjeux du futur. Quant à la mort attendu du journal papier, faudra voir. Je suis sûrement naïf, mais comme ça fait des années qu'on annonce la mort du livre et qu'il se porte toujours plutôt bien... Tant que l'ordi ne sera pas aussi mince et pratique que le papier.

    S: Wow! Je ne connaissais pas cette pratique! Remarque que le recevoir gratuitement est la moindre des choses: tu as payé pour quelque chose que tu n'as plus: un certain contenu (et non un contenu certain), des chroniques, etc.

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  4. Il faut être naïf pour croire à la solidarité dans un pays de riches.

    Seuls les vrais pauvres sont solidaires et en plus, ils rient.

    Mais ils vivent ailleurs, dans les pays défavorisés habituellement.

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  5. Pour ma part, je travaille sur appel dans un journal et c'est vrai que la demande va en déclinant...

    Mais ce que je constate avec le conflit du JdM, c'est que la solidarité va aussi en déclinant. Chacun essaie de tirer la couverte de son côté pour son petit confort personnel et c'est désolant. Que ce soit un pigiste frustré de ne pas avoir l'avantage d'un syndiqué, un syndiqué qui a peur de voir son train de vie diminuer, ou un patron qui voit ses profits baisser et même les consommateurs qui regardent ça aller de l'extérieur qui disent ne pas s'en mêler, mais qui regardent religieusement Star Académie et lisent leur JdM sans aucune culpabilité. Même moi, mon fournisseur internet est videotron et j'en éprouve une pas pire pointe de culpabilité quand-même!

    Certains disent que c'est être naïf que de croire à la solidarité ici, moi je crois que c'est la chose à dire quand on a en fait, pas vraiment envie de faire un effort pour être soi-même solidaire.

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  6. Le journal de Montréal c'est un hybride entre l'information et le divertissement facile; 2 minutes avant que le café arrive, 3 minutes entre les oeufs et les roties, et c'est parti...on en sait assez pour aborder le sujet à la pause café.
    Les idées élaborés par les journalistes peuvent intéresser ou non...
    Quand certaines personnes veulent des opinions ils vont voir ailleurs.
    De là à demander un autre journal le matin...le JDM c'est une habitude,ils n'ont aucun intérêts.
    J'ai eu des sentiments de culpabilité face à des conflits syndicaux (CEGEP, usine de traitement de viande, usine de pâte et papier). Parfois j'ai pris le parti du patronat, parfois du côté du syndicat, sans jamais être certains parce que j'étais confus.
    On ne peux prendre position que si on a un intérêt clair.

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