lundi 17 octobre 2005

Le Goût du métal

Texte écrit pour le Coïtus de cette semaine.


À ce que les vieux racontent aujourd’hui, il fut un temps où il y avait des bancs de neige hauts de huit pieds, où l’hiver durait d’août à juin, et où la vapeur des mots tombait en glace par terre dès que ces derniers sortaient des bouches tant il faisait froid. Pour avoir une quelconque conversation, il fallait, sur le poêle, dégeler dans le bon ordre les blocs de vapeurs qu’on ramassait sur le plancher de la cuisine… Jean, comme tous les enfants de cette époque, marchait deux miles le vent de face pour aller à une école plantée au haut d’une côte. Au retour, le chemin, à nouveau en pente ascendante, s’étendait sur un bon mile de plus, sans compter que le vent était toujours de face. Pas d’automobiles pour faire paresseusement du ski-bottines, pas de ski-doo pour subir le coup de la corde-à-linge avec la clôture électrique du champs des Bergeron, rien. Juste une tuque des Canadiens et des botillons bourrés de gazette pour affronter les chemins enneigés et les froids du Cânâdâ. Ce n'était pas une époque pour les fluets, non madame. Ainsi était la dure vie en 1926.

C’est le 18 février de cette année que Jean apprit à zézayer. Il revenait tranquillement de l’école en kickant des bouses gelées en guise de rondelles de hockey. Tout était pittoresque: le paysage blanc-bleu, le chemin brun-pomme de route, et la goutte étincelante au bout d’un nez que Jean essuyait dans son foulard déjà raidi d’haleine gelée. Le petit marchait tranquillement vers la maison, mains nues dans les poches, gracieuseté de Boum-Boum Paquin qui lui avait volé ses mitaines. Il paierait demain, le petit saligaud. Pour l’instant, Jean tentait de rentrer se réchauffer près de la truie sans échapper en chemin un de ses doigts déjà gelés. Rendu à la maison, devant la porte d’entrée, Jean hésita à sortir les mains de ses poches pour tourner la poignée. Il se dit qu’il ferait bien de frapper avec ses pieds pour que sa mère, Émilie, vînt lui ouvrir. Mais Jean avait neuf ans et une idée géniale: pourquoi ne pas tourner la poignée avec sa bouche?

Je fais une pause-information pour mes nombreux lecteurs vivant dans des pays où deux centimètres de neige est une tempête, et où zéro degré Celcius est synonyme de cryogénisation: une langue chaude et humide se soude littéralement à tout objet métallique gelé. Une simple tirette de fermeture-éclair peut vous arracher un bout de lèvre en moins de temps qu’il n’en faut pour avoir l’air fou. Alors, imaginez une poignée de porte, une boîte aux lettres ou un poteau d’arrêt. Oui, oui, un poteau d'arrêt! L'être humain est tenté par bien des expériences pour cultiver le petit champ fertile de ses connaissances.
Fin de la partie instructive. Revenons au pauvre Jean.

Jean se rendit vite compte qu’il était douloureusement soudé à la porte par la langue dans une position qui n’avantageait pas grand monde. Il tenta de se tirer de là seul, mais rien ne vaut une papille gustative qui menace de se détacher pour faire entendre raison. La langue collée à la poignée, les mains toujours dans les poches, le pauvre bougre se décida d’appeler sa mère à l’aide. «À ’È’’!» «À ’È’’!» Rien. Sa mère n’entendait pas ses vocalises. Comme la première idée est souvent la meilleure, Jean entreprit alors de frapper à la porte avec ses pieds. Bang! Bang! Bang!

Maman Émilie arriva toute paniquée et vit son fils, penché devant la porte, la poignée dans la bouche. « ‘A’an!» cria-t-il, heureux à en pleurer. Émilie, qui n’en était pas à sa première situation saugrenue et qui avait vu neiger avec ses six autres enfants, n’était nullement impressionnée par les prouesses de son ainé.
- Qu’est-ce que tu fais là, petit niaiseux?!
Et elle tourna la poignée…

Si un jour vous rencontrez un vieux monsieur qui s’appelle Zean, vous comprendrez pourquoi il geint doucement quand il mange à la cuiller. Il a encore la larme facile, le pauvre.

8 commentaires:

  1. Bauvle Zean !
    (et melci boul la baldie insdlucdive, hein)

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  2. Quand j'ai vu la longueur du texte, je me suis dit : tiens je vais aller me chercher un café avant de commencer ma lecture.

    J'ai bien fait.

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  3. Aaaaaaaah mais c'est horriiiiiiiiiiible !! mais j'en ai encore mal, dis... pis rien à faire, hein, même en buvant un café ça passe pas, je pense encore à la poignée de porte qui tourne ! aaaah.

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  4. Ça m'est arrivé. La porte était rouge. Le métal noir, du fer. Personne ne l'a ouverte. Une situation désespérée comme il m'en est arrivée si souvent étant enfant. La chaleur de mon haleine a finalement mis fin au supplice.

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  5. La fermeture-éclair qui arrache un bout de lèvre... ça m'a donné envie de faire un vilain jeu de mot avec le jean moulant de mon adolescence.

    Mais j'vais m'abstenir.

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  6. De août à juin, ça me rappelle les hivers de mon enfance dans le bas du fleuve.
    merci Daniel.

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  7. Ce goût m'a toujours plu, bien qu'après mûres réfléxions... Ne plus gouûter pendant près d'une semaine parce que le petit garçon que j'étais aimait l'interdit et l'inconnu. «Ne mets pas ta langue sur le métal» répétait ma mère avec autorité. Je vous le dis mes amis, écoutez votre mère...

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