mercredi 11 juin 2008

Dans l'oeil

- Tu pourrais rouler moins vite!?

Elle l’a crié trois fois avant que je ne la comprenne. Il fallait vraiment que je fasse réparer mes foutus silencieux. Il faut avouer qu’un casque de moto en plus et le déplacement d’air n’aidaient en rien. J’ai beuglé en retour, par dessus mon épaule.

- Pourquoi?

- On n’est pas pressés.

Pas pressés. Elle parle pour elle. Des semaines que j’attendais qu’elle revienne de ce foutu voyage. Je m’étais ennuyé comme je ne l’aurais cru possible. Un chameau qui attend le soleil pendant un déluge.

- Ben moi, oui, ai-je marmonné.

C’est vrai qu’on roulait à près de 150 à l’heure, ce que je ne faisais jamais quand je n’étais pas seul sur la moto. Ariane m’avait manqué juste assez pour prendre le risque de rouler à près de 200 en allant la chercher à l’aéroport. Je me retenais pour ne pas en faire de même au retour. J’ai tout de même relâché un peu la poignée. Ma vieille Yamaha roulait à la limite de ses capacités réduites par sa charge. La compression a fait son œuvre et nous nous sommes retrouvés à 100 km/h. Sur le tronçon d’autoroute à moins de deux kilomètres de chez-nous, un bouchon de circulation s’est formé. En fait, je ne sais pas pourquoi je dis s’est formé, il ne se déformait jamais, ce bouchon.

J’ai fait un effort surhumain pour ne pas slalomer entre les voitures et rouler sur l’accotement. On s’est totalement arrêté. On avait un insigne BMW en plein face et un énorme camion Volvo dans le dos. On était le Danemark des véhicules. Il faisait un peu chaud pour la mi-avril.

- Ouf! Mon sac à dos m’arrachait les épaules. Pourquoi tu roulais si vite?

- Pour arriver plus vite, mon enfant, ai-je dit à la blague. Pour te regarder plus vite, pour te faire l’amour plus vite... Menfin, tu comprends... Ça fait cinq semaines que j’attends ton retour et là je t’ai dans le dos. C’est légèrement frustrant…

À ce moment, j’ai réalisé qu’Ariane ne me tenait pas par la taille comme lors de nos promenades habituelles. Elle ne m’avait pas donné non plus le coup de casque de la chance avant de partir, le coup de «rien ne peut nous arriver». Les dernières semaines avaient été trop longues. Il y avait eu suffisamment de temps pour oublier quelques habitudes.

Le bouchon s’est soudainement dissout, comme si rien ne s’était passé. Pourtant, il y avait bien eu un accident quelque part. Avec blessés. Peut-être même des décès. Je n’ai rien vu. Les morts ne sont jamais là où on pense.

On a fini le trajet sans un mot. Il faisait beau. Pas un souffle de vent, pas un nuage paresseux. Que du soleil qui frappait de toutes ses forces. Je ne pouvais savoir que je roulais dans l’œil de l’ouragan.

3 commentaires:

  1. Te lire ici me redonne le goût d'écrire là bas... Ce n'est pas peu dire. (M'enfin, j'me comprends !)

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  2. Oh! oui... on sent la douleur à venir... et j'espère pour toi le retour du beau temps...

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