mardi 3 juillet 2007

La Chance des bleuets

On s’est tout d’abord gourés de pavillon. Le troisième étage de celui-ci était étonnamment désert, visiblement abandonné par soucis d’économie. On se promenait à la recherche de notre chemin dans cette étrange zone inhabitée où rien, ni corridors ni chambres, n’était verrouillé. Pourtant, en bas s’entassaient civières dans les corridors et patients dans des chambres semi privées quasi publiques. Dame V. et moi avons feint de trouver cela normal. Une sorte de scandale de tous les jours.

On a mis quelques minutes à trouver le département que nous cherchions. Dès notre entrée dans l’aile des soins longue durée, on a été attaqués par une puissante odeur d’urine puis, plus subtile, celle métallique du sang. Nous avons retenu un léger haut-le-cœur et je me suis demandé si je réussirais à survivre cinq minutes dans cette atmosphère. Devant moi, pourtant, circulaient l’air de rien personnel et patients. L’être humain semble capable de s’habituer à tout.

On a croisé des gens gras à la limite de la morbidité, des vieux qui tantôt gardaient leur dentier à moitié sorti de leur bouche, tantôt portaient deux casquettes une par dessus l’autre, ayant sans doute oublié la première quand ils ont vu la deuxième. Ici, on regarde la vie par la mauvaise extrémité, par le bout de la fin. Et pas n’importe quelle fin : celle des pauvres, des assistés sociaux, de ceux qui, quand vient le temps, mettent statistiquement plus de temps que les autres à mourir, à lâcher prise, à quitter cette vie qui ne leur a pourtant pas été heureuse. Ici, on voit ce qu’on ne veut pas regarder.

On est arrivés à la chambre 3220 avec quelques minutes de retard. Yvette nous y attendait, patiente, fixant les murs vert hôpital. Quand elle nous a vus, elle a poussé un grand oh! de joie.

On a jasé, on a souri, on s’est rappelé des histoires qui ne seront jamais écrites dans les livres.

Avant de partir, Dame V. lui a donné des bleuets. Un bout de jardin dans un casseau de plastique. Puis on a laissé Yvette seule dans sa chambre où elle espère patiemment une visite qui sait se faire attendre, une évasion ou mieux, une délivrance.

Et pendant que se refermait la porte de l’ascenseur, on s’est félicités d’avoir pensé aux bleuets; on laissait trop souvent les fruits flétrir sur la tablette du frigo. Mais on n'a pas tous la chance des bleuets.

4 commentaires:

  1. "L’être humain semble capable de s’habituer à tout."

    C'est le constat que je fais aussi dans les hôpitaux. C'est là aussi que le mot "dignité" prend tout son sens, dans toute la gloire de son absence (et dans les gestes, petits, ingrats mais combien merveilleux, de ceux qui, eux, ne l'oublient pas).

    J'espère qu'un jour, si je suis seule, quelqu'un m'apportera des bleuets!

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  2. c'est bien ces quelques corrections. c'est comme si la couleur était toute différente.

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  3. Merci pour ce beau billet...
    il m'a vraiment beaucoup touchée.

    Je trouve ça extrêmement difficile d'aller dans des hôpitaux. La souffrance, la douleur et le malheur m'étouffent...sans nommer les odeurs que tu as si bien décrites.

    Chapeau à tous les gens qui travaillent dans le domaine de la santé.

    Les bleuets ! Quelle belle pensée.

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  4. bonjour c'est par le lien sur le blog de vaguedemain que je suis arrivée sur le votre j'ai lu quelques uns de vos écrits et celui qui a retenu le plus moi attention c'st celui du papa au foyé je trouve cela formidable que de prendre son role de père d la sorte bon wek-end a bientot claire

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