mardi 3 avril 2007

Salut salaud

Ça faisait quatre ou cinq fois que tu passais pour jauger les lieux quand tu as arrêté ta voiture sur le point le plus haut du pont Champlain. On a tous déjà rêvé de faire ça un jour, pour la vue, pour le panorama. Mais tu te foutais bien du skyline de Montréal.

Tu avais en masse eu le temps de penser à tes enfants, à ta femme, à ta mère, à tes sœurs et frères, à tes amis, à tout le monde. Peut-être pas, salopard. J’ignore comment le cerveau fonctionne à ces moments-là.

Tu as mis la transmission sur park. Les voitures derrière toi ont dû klaxonner. Tu es sorti de la voiture comme un lâche, un criss de lâche. Tu ne pensais à rien, à rien, surtout à rien. Tu te le répétais sans doute. À rienrienrienrien. Il te fallait bloquer tout souvenir, toute réflexion pour y parvenir. Tu y es parvenu. Connard.

Tu as enjambé le parapet. Pile poil au-dessus de la voie maritime. Tu avais vu juste. Sous ton regard, 130 pieds de vide. 40 mètres. Assez pour que l’eau devienne du ciment. 130 pieds d’un vide que tu connaissais trop bien. 130 pieds qui auraient dû te faire changer d’idée. Quelqu’un a dû crier de sa voiture, peut-être même qu’il courait derrière toi. Tu as sauté. Tu es vraiment un salaud. Un hostie de salaud.

Tu as sûrement revu quelques secondes de vie, quelques visages aussi. 130 pieds, ça laisse du temps pour voir des choses. À quoi as-tu pensé quand tu as revu le visage de ta fille, de ton fils? Y a-t-il eu un moment où tu as regretté d’avoir sauté?

Pourquoi tu n’as pas appelé, foutu idiot?

La police a dit que 5 minutes plus tard, tu tombais sur un navire de marchandises. Mais tu étais 5 minutes plus tôt, et ton corps est disparu dans l’eau. Les autorités ont mis près d’une heure à te repêcher. De quoi glacer le peu de sang qui circulait encore dans tes veines d’abruti. Puis ils t’ont amené à l’hôpital le plus près. Tu respirais encore, bougre d’imbécile.

La police, muette, est allée chercher ta femme à son bureau. Les cons, incapables d’allumer les gyrophares pour elle, ils l’ont foutue dans un taxi. Elle nous a appelés en pleurs d'une banquette recouverte de cuirette. Elle nous a dit ce qu’elle savait. Comme elle ne savait à peu près rien, on a imaginé le pire. Je t’ai maudit pendant que ma copine pleurait tout son mascara sur mon épaule tout le long du trajet sur le pont Jacques-Cartier, là où ils ont posé des barrière anti-suicide-de-connards-comme-toi. Tu n’as pas idée combien j’étais fâché contre toi. Menfin, j’imagine que tu commences à avoir une petite idée.

Rendus à l’hôpital, on a appris que tu étais un miraculé, que tu n’avais que des contusions. Le genre de truc d’une chance sur un million, peut-être moins. Une chance de salaud. Le vide t’avais recraché vers nous. Personne ne pouvait expliquer le comment du pourquoi, mais tu étais là, faible, les yeux clos, mais capable d’aligner des mots. Dans le corridor, ça pleurait, ça jouait avec la monnaie au fond de ses poches, ça inventait plein de paroles débiles de réconfort. Ça inventait surtout les mensonges qu’il faudrait dorénavant dire à tes enfants pour le reste de leur vie.

Je suis entré te voir. Tu étais tout petit, tu n’étais presque rien, tu avais survécu à un enfer que tu avais tristement provoqué.

J’ai posé ma main glacée sur ta main de connard, étonnamment chaude. Je t'ai dit que forcément, tu étais fait plus fort que tu ne le croyais. Puis je t’ai dit que je t’aimais.





Ce texte n'est malheureusement pas une fiction. Dure journée aujourd'hui. Désolé pour les éventuelles coquilles.
Merci aux Vilains Pingouins pour le titre.

33 commentaires:

  1. Alors, laissons passer, en flot mêlés sous le grand pont, la colère, la peur et la tendresse.

    RépondreEffacer
  2. grosse colle à vous...

    RépondreEffacer
  3. Quel chef-d'oeuvre ce texte Daniel. Tu as tout un talent.

    RépondreEffacer
  4. Quand on peut même plus se fier à un pont pour traverser.

    RépondreEffacer
  5. J'espère que ce texte vous a fait du bien. Il est superbe. Merci.

    RépondreEffacer
  6. Ben moi, j'ai appelé...
    Bize
    p.s. c'est vrai, c'est un ami?

    RépondreEffacer
  7. La vie alors prend une autre couleur parfois et la décrire permet de ne pas la décrier...

    RépondreEffacer
  8. Trés poignant comme texte. Bon courage.

    RépondreEffacer
  9. Ouf!
    merci Daniel. Soyez tendre avec lui.
    La vie est dure en Amérique. L'amour si peu visible...

    RépondreEffacer
  10. posez votre main encore et encore

    mc

    RépondreEffacer
  11. Oh lala!!!
    Émue...
    Prends soin de lui, de toi aussi.

    RépondreEffacer
  12. ouf. tiens bon, le temps finit toujours par faire sa job et appaiser... c'est tout ce que je peux dire.
    on est tous là

    RépondreEffacer
  13. Merci pour ce magnifique billet. Courage à vous.

    RépondreEffacer
  14. Chroniques blondes4 avril 2007 à 18 h 29

    Anita a dit l'essence de ce que je t'aurais dit. En mieux. Ce n'est pas si simple, toutes ces contradictions. C'est vrai que la vie est parfois dur en Amérique et l'amour rare.

    Raison de plus.

    RépondreEffacer
  15. Mes pensées vous accompagnent, tes proches, toi et ses proches et lui...

    Bonne chance,

    RépondreEffacer
  16. Votre ami n'est pas lâche, ni con, ni sans cerveau fonctionnel. Il est malade et il souffre. Tant et si bien qu'il n'est plus capable de supporter femme, enfant ou glace à la vanille. Prenez sur vous, revenez de votre colère et ne soyez pas un poids supplémentaire sur ses épaules disloquées.

    RépondreEffacer
  17. Dans ta malchance tu as la chance de l'avoir encore en vie, ce salaud. Mon salaud de frère ne s'est pas manqué lui. Et je devrai attendre encore plusieurs années pour lui dire à quel point je l'aimais et je l'aime encore.

    Dieu sait que si j'avais ta chance je lui crierais à la tête à quel point je l'aime. Et qu'il n'est pas seul.

    Bon courage

    RépondreEffacer
  18. Benoît
    Nous avons le un seul devoir,c`est celui d`aimer.

    RépondreEffacer
  19. MA FOI!

    «Votre ami n'est pas lâche, ni con, ni sans cerveau fonctionnel. Il est malade et il souffre».

    IL EST MALADE ET IL SOUFFRE! Vous-en savez des choses, chose.

    Petit monde tout plein de petits moralisateurs qui savent sans connaître se qui afflige son prochain.

    Un peu de respect pour les suicidés serait une autre façon d'être lourdement moins disloquant intellectuellement pour son prochain, savez.

    Merci de l'effort.

    D'un mec portant son suicide à la boutonnière depuis belle lurette et franchement pas malade et souffrant seulement d'esprits béatement étriqués.

    RépondreEffacer
  20. Heureusement que tu chantes mal...

    RépondreEffacer
  21. Souvent, ici, on retrouve des nouvelles qui sont de la fiction et je ne m'y fais plus prendre maintenant. Au cours de cette lecture cependant, je me disais que c'était trop réel, trop douloureux, trop vrai. Et voilà que ce l'est, trop vrai. Courage!

    RépondreEffacer
  22. Merci à tous pour l'appui. Je passerai les mots aux personnes qui en ont le plus besoin...

    RépondreEffacer
  23. Je sais exactement ce que tu ressens. Je suis passé par là, moi aussi, il y aura bientôt dix ans. Et moi aussi je l'appelle encore, quelques fois "salaud!" avec un sourire en con, parce que je ne remercierai jamais assez la vie de me l,avoir gardé en vie... Mais une partie de moi lui en voudra toujours un peu.
    Ça fait dix ans et la blessure, la trahison est toujours aussi grande. Il partage ma vie de blog et ma vie d'appart, c,est mon trésor et je ne pourrais pas imaginer ma vie sans lui...
    Merci pour ton billet.
    à bientôt.
    SANDY

    RépondreEffacer
  24. Oh! Et en passant, je suis avec toi et les tiens!
    SANDY

    RépondreEffacer
  25. Merci pour ton très touchant billet.
    Donnez lui ce qu'il cherche,demandez lui donc pourquoi on en vient à avoir envi d'arrêter.
    Parfois la souffrance est dure a supporter , et cette souffrance même dure à identifier.
    J'aimerais savoir.

    RépondreEffacer
  26. ce texte est si triste si dur. des fois la colere permet d'exprimer le plus tendre des sentiments l'amour et l'affection.
    En colere de ne pas l'avoir vu venir.
    Et d'avoir failli le perdre.
    Voila.

    RépondreEffacer
  27. Il y a une heure quelqu'un m'a appelé pour me raconter cette même histoire, la poésie en moins. Tabarnak. Non, je savais pas.

    Je peux pas m'imaginer
    Entre deux farces
    Allez savoir dans quel racoin de son cerveau dormait ce réflex là
    Allez savoir ce que j'avais compris de lui
    Allez savoir ce qu'on comprend de soi même
    Peu importe
    Je ne veux pas m'échiner à comprendre

    Comme on est des gars, je sais pas ce que je vais lui dire quand on se reverra. Je vais le serrer dans mes bras, mais je lui demanderai pas pourquoi. Qu'est-ce qui t'a pris? Pourquoi t'a pas appelé?Rien, pas d'explications. Pas besoin.

    La vie est un voyage comme ça. Trop rapidement, trop lentement. Dans la mauvaise direction. Avec les mauvaises godasses. On se perd, on se retrouve puis on se reperd et se reretrouve. On croise toutes sortes de gens qui pensent être quelque part et d'autre qui pensent être nulpart.
    On essaie des chemins, on en évite d'autres. On tourne en rond.
    En vérité on est jamais que nous même.
    C'est ben ça le pire.

    RépondreEffacer
  28. Et aussi le plus fantastique!!!

    RépondreEffacer
  29. Tres beau texte mon ami. Mais ça ne s'est pas tout a fait passé comme ça. J'entend ta colère, ta tristesse et je les comprends. Si tu veux savoir ce qui s'est passé, tu as mon numéro...

    RépondreEffacer
  30. C'est vraiment un grand bonheur que tu chantes mal...les mots...ça peut vraiment soulager parfois...Vive la vie!

    RépondreEffacer
  31. Je cherchais les paroles de "Salut Salaud" des Vilain Pingouin et je suis tombé ici. Je voulais savoir si la chanson était une était une histoire réel... Elle est bien réel pour plusieurs..... Je n'ai pas l'habitude de lire les textes qui ne sont pas relié directement à ce que je cherche, mais celui-ci m'a touché.

    Merci

    RépondreEffacer