samedi 5 septembre 2009

Moi j'ai quitté mon pays bleu

Comme j'avais pas mal d'avance, je laissais lentement défiler le décor que m'offrait cette route de campagne. Tant de soleil, d'espace, de silos aux inscriptions «ferme Machin» me rendent immanquablement heureux. J'ai baissé les fenêtres et levé un peu la voix de Roger Whittaker qui chantait à ce moment-là. La vie savait se faire douce parfois.

Je suis arrivé au village en faussant sur « moi j'ai quitté mon pays bleu », et c'est sur la note finale que je l'ai vue : un roulotte à patates frites ! Pas un restaurant « Chez Mimi» ni un snack graisseux au fond d'une entrée en gravier mais bien une vraie de vraie roulotte, les roues bien serrées entre deux cales de bois, fenêtre ouverte sur un stationnement de fortune, une roulotte comme il y en avait partout dans mon enfance. Je n'avais pas très faim, mais j'avais du temps et je n'ai pu m'empêcher de m'arrêter, question de profiter de cet improbable vestige du passé avant qu'il ne disparaisse au profit d'un Tim Horton's. J'ai le cholestérol nostalgique, docteur, je n'y peux rien.

C'est un enfant de 8 ans sifflotant du Whittaker qui s'est approché de la roulotte. Je n'avais pas à regarder le menu signé Bonne(!) appétit : je commanderais au vieil homme graisseux un peu blaséce sera un cheese ketchup-oignon avec 1$ de patates, comme dans le temps.

La moustiquaire de la fenêtre s'ouvrit sur le visage régulier d'un homme bien mis, plus jeune que moi, coiffé d'un filet à cheveux d'un chic fou. J'ai cherché sans succès mon vieil homme dans le fond de la roulotte avant de donner, un brin hésitant, ma commande.

Quand l'homme enfila des gants chirurgicaux pour préparer mon hamburger, mon sourire niais disparut totalement. Où était mon monsieur aux cheveux graisseux, une cigarette avec ça de long de cendres au bec ?

Je suis revenu à ma voiture avec un hamburger dont la boulette, bien centrée dans son pain, ne contenait assurément ni cheveu ni sueur, un sandwich qui pourrait se mériter une note parfaite au ministère de la salubrité.

Je ne sais quand ça s'est produit, mais sans que je m'en rende compte, j'avais bel et bien quitté mon pays bleu pour un tout blanc, tout propre. Propre propre propre.

Jamais souvenir ne m'aura paru aussi fade et aseptisé que cet hamburger.

16 commentaires:

  1. Si tu avais lu le menu, il proposait sûrement un tofuburger en plus.... heureusement, il reste ce bon vieux Roger.

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  2. Tu es simplement tombé sur une journée de congé pour la proprio de la roulotte. Elle n'en prend qu'une seule de juin à septembre, et il a fallu que ce soit celle-là.
    Tu dois y retourner. Viiiite! La roulotte ferme la semaine prochaine.

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  3. Plus moyen de se bâtir des anticorps! On peut bien être malades!
    Ton billet me donne tellement le goût de manger un burger! Mais, mes fournisseurs favoris ferment, un après l’autre. Bientôt, il ne restera que le McDo!

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  4. Ça me fait penser... Je suis passé devant chez Mickey, en face du pont à Iberville. Imagine-toi qu'ils sont rendus avec du wifi à l'intérieur.
    Ce sera quoi après ? Une machine à espresso ?!

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  5. Merci Martyne, tu me rassures.

    Du tofu? Le Wi-Fi? De l'expresso? Pourquoi me sens-je déjà vieux?

    PDFN: Y a-t-il quelqu'un chez Mickey qui se branche Wi-Fi (qu'on aille y péter son portable...) ? On plaidera la légitime défense du patrimoine devant le juge.

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  6. Il va bien falloir s'adapter au changement si on ne veut pas se faire traiter de "vieux"...
    :-)

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  7. Mais je suis assez à l'aise avec le fait que je suis vieux. Menfin, habituellement.

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  8. Il ne faudrait pas de dire que tu es vieux, c'est mauvais pour le moral des VRAIES vieilles, merci. Et puis viens donc, je t'invite à partager une barquette de frites à ma roulotte du jardin public, un peu crados comme j'aime, moi aussi.

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  9. Bon, c'est décidé, en sortant du bureau c'est tout droit en direction du Casse-Croûte 132 (ancien Patate-O-Bec) pour un burger Lallemand... Avec une grosse piastre de frites aussi, miammmm!

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  10. C'est correct d'être vieux. C'est se le faire dire qui est plate. :-)

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  11. Ton monsieur propret il doit se faire chier à faire ses frites avec des gants mais comme il ne veut pas se faire coller son gagne pain par les zèlés de la salubrité, il se plie aux directives et il a cessé de fumer, porte un filet et se met des hosties de gants.

    J'ai vu dernièrement dans un festival de village un inspecteur de la salubrité donner un ticket à un tenancier de stand à blé d'inde.
    S'aurait l'air que ses épis n'étaient pas maintenus à la bonne temérature une fois cuits.
    C'est pas des roast beef tabarnouche c'est des épis de maïs juteux et sucrés. Pis il fait 11 degrés dehors!

    Je crois qu'on vit dans un monde de fous. On est pris pour des caves incapables de se fier à notre bon jugement.

    Le jour ou je vais me commander une graisseuse avec un roteux dans un endroit crade je serai en droit à m'attendre à ce que ce soit douteux.

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  12. Coucou ! Je débarque ici comme une intruse... C'est le nom du blogue qui a retenu mon attention. Je ne suis pas déçue. Et pour commenter cet article, j'ajouterai "plate" à "pays", ce qui donne : "un pays propre et plate..." Il se trouve quelque chose de dangereusement malsain dans ce syndrome de l'asceptique et de la perfection. Fade, dis-tu ? Merci pour ces articles !`

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  13. J'aimais bien m'essayer à siffler comme Roger Whittaker.
    Pour ta roulotte, je crois bien qu'il en existe à Mont-St-Grégoire , une authentique; mouches, plaque graisseuse, frites 75W90, saupoudré d'un peu de cendres de cigarette.
    Si le MAPAQ l'apprend elle aura disparu avant peu, faut pas oublier qu'il font ca pour notre bien-être`:);)

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  14. Décevante patate, certes... Mais combien utile! Aurions-nous pu lire cette si savoureuse nouvelle sans elle?

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  15. Ça m'a rappelé la madeleine de Proust... Je n'ai pas connu la roulotte à frites. Mais je me souviens très bien de la roulotte à beignets et sucreries devant le lycée, oui, garée en permanence (sûr que les roues et les cales ont laissé des traces sur l'asphalte). Lui aussi il avait une cigarette avec ça de long de cendre, les cheveux gras, la bedaine... Et lui en plus il avait les commentaires qu'il croyait galants mais qui étaient salaces. Tous les matins j'y achetais mon beignet fourré à la confiture d'abricot et recouvert de sucre ordinaire. Un jour, je m'ennuyais fermement pendant le cours de philo et je rêvassais en regardant par la fenêtre. Je le vois qui sort de sa roulotte va a l'arrière, pisse sur la roue en se tenant bien le sexe, comme il se doit, revient à la roulotte et sert le client arrivé entre-temps. Bien, je me suis dit que si ça ne m'avait pas tuée encore depuis le temps que je suis cliente... J'ai donc continué à prendre mon beignet du matin à la roulotte devant le lycée.

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