jeudi 4 septembre 2008

Le Roi se meurt - Cinquième (et dernière) partie

J'ai levé les yeux de l'échiquier et j'ai regardé Alexandre, l'air interrogateur.

- Tu peux pas juste dire hum hum entre mes phrases, montrer un peu d'empathie, quelque chose... Tu n'es pas un psy, tu es barman! Sois donc un barman normal deux minutes...

- Normal, normal... Je m'ajuste à la clientèle. De toute manière, après dix ans comme barman, on devrait obtenir un doctorat honoris causa en psychologie, en sociologie et en interprétation du sanskrit oral... Et comme pour un psy, ma clientèle est souvent d'une fidélité irréprochable.

- Mon ex ne devait sûrement pas être ta cliente!

Il a ri un peu. Pas moi. Il a enligné sa tour et sa dame. Ça ne sentait pas bon. Sans trop réfléchir, j'ai bougé une pièce. Il a rétorqué:

- Tout est question d'ivresse, vieux.

Je l'ai regardé, la tête baissée, les yeux dans les sourcils. En les reposant sur l'échiquier, j'ai soupiré:

- Ouain, je devais être pas mal saoul...

Il a ri encore. Cette fois-ci, je me suis trouvé un peu plus comique. Il a répondu:

- N'empêche que l'ivresse, c'est le B A ba de l'amour. Il faut que tu l'étourdisses, qu'elle se sente légère, qu'elle voit trouble, qu'elle soit saoule de toi.

- Saoule, saoule, big deal! Pompette, c'est drôle. Saoule quelques fois, c'est agréable. Mais tout le temps... Elle devient alcoolo, s'approche du delirium tremens, puis première nouvelle: elle s'imagine des trucs, elle invente des discussions... Pire: elle pète au lit! On étouffe vite dans ce genre de relation!

Sa dame a encore bougé et il a couché mon roi. Échec et mat. Encore une fois, je n'avais rien vu venir. Alexandre, le sourire en coin, a cogné son verre contre le mien encore sur le comptoir.

- Je devrais avoir un doctorat en échecs en plus...

Fier comme un paon, il est parti servir une table de pions avec le sourire du vainqueur. Deux pichets de Raftman et des shooters surmontés de crème fouettée qu'on boit sans les mains. Pas des pions du coin. J'ai pris une gorgée de Macallan. Ça m'a fait une petite douceur en dedans. Je devais me rendre à l'évidence: ce nectar m'était rendu essentiel. J'étais maintenant trop froissé pour perdre ce pli. Il fallait me résigner: j'allais mourir noyé dans le fond de mon verre à moutarde. Lentement. Mais je m'en foutais, je n'étais pas pressé.

Il était trois heures moins vingt. Encore quelques gorgées et je rentrerais. Je laisserais le grille-pain comme pourboire à Alexandre.

J'ai regardé autour de moi. J'ai souri. Pour les vingt prochaines minutes, j'étais encore le roi.

10 commentaires:

  1. Tiens, avec la citation à mettre en exergue :
    « L'alcool tue lentement. On s'en fout. On n'est pas pressés. » - Georges Courteline

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  2. En fait, pour être plus juste, je devrais mettre son nom dans la nouvelle carrément.

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  3. ...Silence. Applaudissements. «Un rappel! Un rappel!»

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  4. Comment ça dernière partie? On en veut encore bon sang! Je commencais juste à être feeling! ;-) Du maudit bon stock mister...

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  5. C'est vrai ca ! pas deja fini, aller que le Roi ressuscite Roi des Roi.

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  6. On ne m’a pas menti, tu écris vraiment bien!
    Ne lâche surtout pas de ne pas chanter!

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  7. Un seul truc, Daniel: même G... euh, même Alexandre ne peut pas gagner tel que raconté. Pour mater le roi avec la reine, faudrait qu'elle l'ait d'abord mis en échec, sinon ça voudrait dire que ton dernier mouvement était illégal et devait être repris, ou au pire une partie nulle.

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  8. Je viens tout juste de lire ton commentaire, Christian.

    En effet, il est obligatoire d'annoncer "échec" quand la reine met en échec. Mais il est fort possible de faire échec et mat sans qu'il y ait eu d'échec au préalable.

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  9. Absolument! Mais est-ce le cas ici? Désolé, je dois filer, pas le temps de relire...

    Take care, dude.

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