jeudi 13 mars 2008

On n'est jamais aussi bien servi que par les autres

Je viens d'apprendre l'existence de ce livre:
L'Amérique pauvre de Barbara Ehrenreich.

Je résume: l'auteur et journaliste a décidé de se mettre dans la peau d'une femme qui, sans diplôme et sans le sou, doit se débrouiller pour réussir, voire survivre. Pour ce faire, elle n'a droit à aucune aide extérieure et, on le devine, devra se taper une panoplie de jobines au salaire minimum. Durée: 2 ans. Fin du résumé.
On imagine bien les conclusions...

* soupir *

Vous vous souvenez de ce reportage choc du Journal de Montréal écrit par un Blanc qui s'était déguisé (brillamment maquillé, il faut dire) en Noir et avait ensuite cherché un logement et du boulot à Montréal...

* re-soupir *

Et cet autre, quelque temps auparavant, où un homme s'était déguisé en femme puis avait visité des bars, etc.

* re-re-soupir - j'hyperventile d'exaspération*

Qu'est-ce qu'ils ont les pauvres, les Noirs, les femmes? On ne pouvait pas demander leur avis sur la question? Leurs témoignages n'étaient pas crédibles? Ces «enquêtes» ont-elles révélé quelques trucs que ce soit que les premiers concernés ne nous avaient déjà dit 100 fois?

Au delà des constats troublants et choquants de ces «enquêtes», la façon même que ces «enquêtes» sont menées en dit long sur nous: un pauvre dit que la société est injuste, bof. Mais si un riche qui essaie de vivre comme un pauvre dit que la société est injuste, alors là... Un Noir dit qu'on est raciste? Il est trop sensible. Mais un Blanc déguisé en Noir l'écrit dans le journal, alors là... La femme victime de harcèlement est une geignarde, mais un homme habillé en femme victime de harcèlement est objectif...
En un mot comme en 100: Ta gueule le Noir, un Blanc dit qu'on est pas gentil envers toi. Tu vois bien qu'on a ton bien-être à coeur...

Morale à retenir: on s'intéresse au sort des pauvres, des Noirs et des femmes. En autant que l'exposé soit fait par leurs oppresseurs.

10 commentaires:

  1. * re-re-re-soupir *
    La crédibilité du disjoncteur. C'est presque débilitant, hein.

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  2. Il me semble que lorsqu'on est soit même pauvre, noir, femme, on s'habitue plus ou moins au traitement que nous réserve la société, tandis que lorsqu'on n'est pas pauvre, noir, femme, on conserve joyeusement ses illusions jusqu'au jour où on est confronté à la réalité. Et à ce moment, on la voit avec beaucoup plus d'acuité que les personnes concernées, qui elles, ont dû s'endurcir pour ne pas péter un plomb.

    Donc ces études ne sont pas seulement des riches, blancs, hommes, qui se regardent le nombril.

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  3. Pas bête, Ève. Mais suis pas sûr qu'il n'y a pas UNE personne quelque part avec assez de lucidité pour en parler.

    Le pire là-dedans, c'est que je tombe dans le panneau chaque fois. Je suis le premier à me dire: intéressant, lisons un peu plus... Mais ce qui est intéressant là dedans, c'est l'expérience personnelle que tous devraient vivre.

    De là à en faire un article, voire un livre...

    La pauvre femme du début aurait décrit son expérience de femme de ménage et de caissière de McDo dans un bouquin qu'on aurait baillé d'ennui en pensant: qu'elle se trouve donc une vraie job, nounoune... Mais là, une journaliste le fait et wow, un best seller!

    * soupir *

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  4. Il faut lire ce bouquin pour en comprendre la grandeur et l'importance. Je l'offre en cadeau à ceux que j'aime. Simplement pour qu'ils sachent.
    Et on m'en remercie, après la lecture...

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  5. Je crois que ca tiens de la tendance à la vie par procuration..
    De la tendance au voyeurisme de "vie"...
    La "Tel est réalité", le sentiment d'être vivant sans avoir à "vivre" pour vrai..
    Cette maladie de "vivre" via les ondes, pas trop engageant, pas trop risqué...
    On est content de "vivre" ces expériences par le biais des reporters...
    On sait... On a vu...On a vécu...
    Et au coin du feu entre "Bonnes Gens", on pourra débattre de nos "expériences"...

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  6. déprimant, rageant mais réaliste constat. et maintenant ? moi je vote pour dire que l'humanité c'est de la merde, mais j'ai pas trouvé quoi faire après : dénoncer ? tenter de changer ? s'adapter ? laisser faire ? fuir ?

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  7. Un peu sévère tout de même. L'intention est sûrement plus "basique": le personnage déguisé n'a de différence qu'au niveau physique. Il reste lui-même à tous les autres points de vue.

    Ne croyez pas que ce genre d'enquête s'adresse au gens tolérants dont vous faites partie. Il s'adresse plutôt aux gens qui ont besoin qu'on leur rappelle à longueur de temps qu'ils sont des privilégiés afin qu'ils acceptent de partager ne serait-ce qu'un peu et fugacement la situation d'autrui.

    Amitiés d'un exilé chez les pauvres, de l'autre côté du Styx Américain.

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  8. Érich Karl Fedder17 mars 2008 à 23 h 47

    Je n'ai pas lu le livre et ne le lirai vraisemblablement jamais, mais malgré tout, je pense que l'exercice du "on-se-met-dans-la-peau-de-trucmuche" n'est pas tout à fait inutile...

    Prenons l'exemple d'un riche homme d'affaires qui nous dirait: "Vous savez, ce n'est pas toujours facile d'être riche, on a beaucoup de pression, de responsabilités, plein de gens dépendent de vous, etc. etc.". Bon, a priori, moi, je ne le crois que difficilement, je me dis que le riche se plaint inutilement et les chances qu'il a de me faire verser le centième d'une larme sont nulles. Mais si quelqu'un qui est d'un rang social autre "se met dans la peau d'un riche" (opération éminemment plus difficile que l'inverse, j'en conviens!) et me dit, suite à son expérience, qu'effectivement, la vie n'est pas rose tous les jours chez les gens plein de fric, eh bien je serai certainement prêt à croire plus facilement cette dernière personne (toujours sans pleurer, bien évidemment...).

    Toutefois, je comprends bien votre point de vue et l'exercice devient assez répétitif à la longue.

    Soit dit en passant, si un riche a des problèmes causés par un trop plein d'argent, il saura certainement me trouver et je le soulagerai de ce fardeau avec plaisir...

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  9. Comme je le disais, l'expérience est intéressante à une échelle personnelle. Elle n'en demeure pas moins inutile (ou presque: l'expérimentateur aura au moins le mérite de partager son expérience avec les autres) collectivement. De plus, elle est faussée: la situation de pauvreté (ou autre) dans laquelle s'installe le journaliste est temporaire tandis que celle du vrai «pauvre» est permanente. Pour le premier, c'est une expérience qui aura un terme; pour le second, c'était, c'est et ce sera sa réalité. Si terme il y a, il est inconnu et improbable. Ça change la perspective et le rapport avec cette réalité.

    Menfin. Je suis bien conscient que j'encule des mouches ici.

    Panne d'inspiration, j'imagine.

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  10. J'étais juste pour te dire que je t'aimais fort pour ce texte... mais comme c'est de l'enculage de mouche je vais me retenir ;o).

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