samedi 29 décembre 2007

Un Cadeau pour Sophie

Merde. Pourquoi je n’attire que ce genre d’hommes? J’en ai assez de ses remarques idiotes, de ses oeillades gluantes, de sa langue qui lèche ses lèvres. Au début, ses remarques m’agaçaient peu. Je me disais que c’était quand même moins pire que de travailler chez un concessionnaire automobile. Mais avec le temps, la vente de voitures usagées gagnait du gallon.

Pourtant, je ne suis pas laide ni idiote. D’accord, je ne suis pas ingénieure mannequin bio-médicale, mais bon. Je ne suis pas grosse, pas maigre, je n’ai plus vingt ans mais je tiens la forme, je n’ai pas d’enfants, pas de dettes, pas de gros problèmes. Il est peut-être là le hic!: je n’ai rien, je ne suis rien. Dans un sens, c’est plus facile que de savoir ce que l’on est... Je sais ce que je veux cependant: un chum, des enfants, une famille… Et un char, une hypothèque en campagne, un BBQ, des fins de semaine en auberge, des soirées à deux devant un film plate, des renflements suivis de ronflements... Je veux me sentir vivre, merde! On dit qu’au début de la trentaine, les femmes sont à l’apogée de leur sexualité! J’exige d’en profiter!

Pour me faire sauter, je peux me débrouiller sans trop de problèmes. Mais la tendresse? Me faire bercer au petit matin? Me faire glisser des mots doux à l’oreille APRÈS la baise et non devant une bière à trois heures moins quart du matin? Sentir autre chose qu’un parfum simili Calvin Klein Dollorama et du fond de tonne sur le corps d’un homme? J’aimerais ça moi aussi me plaindre à mes copines que mon mâle met trop souvent des bas blancs. Et que ces bas blancs ne vont pas dans la même brassée que ses jeans. JE VEUX UN HOMME! Un vrai! Qui oublie de baisser le siège de toilette quand il n’a pas tout simplement oublié de le relever...
Mais l’amour me boude et ma vie sexuelle se résume depuis longtemps aux allusions perverses de Decon. Je les tolère parce qu’elles viennent avec la job. Un avantage verginal que j’ai bien tort de rejeter du revers de la main selon mon amie Sophie. D’accord, il a un minimum d’allure, ce Decon. La jeune quarantaine, un visage régulier, des yeux un brin vifs, le cheveu pas trop rare, pas d’embonpoint. Rien pour faire la une de GQ mais rien de repoussant. Il fait cependant un peu trop attention à lui à mon goût: vêtements griffés, chaussures brillantes, teint de salon de bronzage. Il se l’aime, à ne pas en douter. Le genre à se masturber devant un miroir. Plastiquement et platement sans défaut. Pas d’imperfections auxquelles s’agripper. Son seul attribut qui me fait fondre: ses mains! Des mains lourdes et légères, sans trop de poils, sans alliance. Des mains à réconfort les jours de pluie, des mains à faire ramollir la plus frigide, des mains à faire jaillir des sources au milieu des pires déserts. Mais aucun royaume n’est né de deux mains seules, surtout quand celles-ci sont accompagnées d’une bouche qui ne devrait pas s’ouvrir... Il devrait y avoir une loi contre ce genre de mauvaise filiation.

Sophie ne cesse de me répéter d’en profiter, de ne prendre que le meilleur et de me sauver avec. Il ne suffirait que d’occuper la bouche pour ne pas qu’elle anone. Moi, je serais incapable de ne pas gifler.

***

Ce matin, Decon a mis les bouchées doubles. Les cuisses de sauterelles ont succédé aux poitrines de poulette. Les compliments pleuvaient grassement. Comme à l’habitude, je maudissais sans mot dire. Il devait croire que mes joues rouges reflétaient une pudeur froissée, cet imbécile. Il finit par finir, non sans me glisser à l’oreille «Si t’es pas sage, le père nouelle aura des cadeaux pour toi…» Clin d’oeil, chick chick dans la joue, regard de ouaouaron. Au-se-cours! Je n’en peux plus. Il faut que ça cesse, quitte à perdre mon emploi. Il faut que je trouve les mots justes, la phrase qui l’obligerait à arrêter, la réplique qui le laisserait coi.
Vers les seize heures, il s’est enfermé dans son bureau pour faire quelques appels. Sûrement pour prendre un rendez-vous chez l’esthéticienne. C’était le moment d’intervenir. L’école était pratiquement déserte. Personne pour nous entendre. On aura toute la place pour s’envoyer paître. J’espérais seulement trouver les mots qui lui cloueraient le bec.

J’ai frappé trois coups secs, trois coups cliché, sans imagination, à son niveau. Trois coups au centre de la porte, juste au dessous de la petite plaque bleue sur laquelle était inscrit Christian Decon, directeur. Et je suis entrée, sans attendre une réponse.

La tête un peu inclinée, le regard planté dans le sien, j’ai refermé la porte avec mon corps, sans délicatesse, sans rudesse. La porte a confirmé sa fermeture par un clic sec. Puis j’ai dit à Decon:
- Je voulais vous dire, monsieur le directeur : c’est bientôt Noël et je ne serai pas sage...

C’est Sophie qui sera contente.

4 commentaires:

  1. Wow! J'adore!!!!

    Merci pour ce cadeau de Noel, même si j'ai été sage... :)

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  2. Houla. On dirait que la légende est de retour! ;)

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  3. Super bon texte , fin ....comment dire ....
    Honnêtement de savoir que ca existe, désolé ca me rend malade.
    Mais bon

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  4. Rat de Bibliotheque9 janvier 2008 à 22 h 27

    Vous me réconcilié avec la gente féminine. Il y a encore de l'espoir. Je suis la version masculine de votre texte !

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