La voisine du haut a le pied lourd. Elle marche du talon du pas assuré de celle qui sait où elle va. Pourtant elle va de la cuisine au salon, du salon à la cuisine, et ce, sans arrêt, 28 heures par jour. Ma chambre est sous sa cuisine et il est trois heures du matin, c’est dire si je l’entends marcher.
Dans la chambre contiguë à la mienne, mon voisin érotomane baise tous les jours, et cette nuit, un transsexuel un peu moche en processus de métamorphose. Après que mon voisin ait joui sans discrétion, c’est au tour du travelo de se faire pomper. Après qu’il ait joui à son tour, le deux discutent de lubrifiant, de changement de sexe, d’hormones, de thérapie. De mon lit, je pourrais participer à la discussion sans lever la voix. J’évalue rapidement à 2mm l’épaisseur du carton qui compose mes murs.
Je les ai avertis pourtant. Dix ou vingt fois, je ne sais plus. Tous ces pourparlers ne m’ont laissé qu’une terrible envie d’homicides. Alors je ronge mon frein, je porte les bouchons, mais je sais bien qu’un jour, je ne serai plus capable.
En bas, mon voisin rentre de la taverne. Sa matronne l’engueule vertement. Face à sa bonne femme, sa plaidoirie se limite à un bégaiement de deux ou trois syllabes inintelligibles. Il se défend comme il peut mais il ne peut pas beaucoup. Elle lève le ton et finit par le lancer dans le mur. Je signale le 911 sans ouvrir la lumière. Quand le policier entend mon nom, il me demande comment ça va et si c’est la commande habituelle. Je lui dis que c’est reparti comme en 40, que c’est à nouveau «une grosse patate avec une p’tite bière sans effervescence». Il soupire, mais je devine un sourire; ça les amuse toujours de venir visiter mes voisins d’en bas. La police arrive quelques minutes plus tard. Quand les flics repartiront, la grosse matronne frappera au plafond avec son balai en me criant de me mêler de mes affaires.
Pendant que le saoulon du bas se refait battre, la voisine du haut se fait à manger. Je ne sais trop quoi, mais elle tranche des trucs assez durs, des carottes en bois si je me fie aux coups de couteaux sur le comptoir, et elle échappe sa planche à découper sur le plancher. Trois fois.
4h15. Je ne dors toujours pas. En bas, la voisine doit avoir assommé son imbibé et à côté, ils se sont tus après avoir convenu que l’opération attendrait encore quelques mois. La voisine du haut danse maintenant au son d’une musique rythmée. Je cogne au plafond à mon tour. Elle frappe le plancher du talon. Si je sors de cette chambre, c’est pour aller en prison, c’est sûr.
Le lendemain, à l’usine de boîtes de carton où je bosse, un journalier me traite de petit bourgeois douillet quand il apprend que j’habite sur le plateau. Pas de chance pour lui, j’ai un exacto dans la main. La lame est courte et émoussée, mais j'ai pas mal de détermination.
***
Ce matin, je vois mes voisins à la télé qui disent que j'étais pourtant un voisin un peu trop discret, qu'ils se doutaient bien qu'il y avait quelque chose de pas net avec moi. Je ferme le poste.
Dans quelques minutes, je reçois mon avocat pour connaître la date de ma comparution. J’espère que ce sera dans longtemps et que la peine sera lourde; vous n’avez pas idée comme on dort bien dans ma cellule.
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