mardi 23 janvier 2007

Graine de sésame

Nouvelle gagnante du prix Paulette-Chevrier 2006


Au commencement, tu baveras, tu échapperas des sons et tu t’oublieras partout, car au début, personne ne sait tout garder pour soi. On s’émerveillera pour tes yeux, ton pied qui entre dans ma bouche, tes poings fermés, prêts à te défendre. Puis tu marcheras, pataude. Tout d’abord vers moi, ensuite vers d’autres. Dans les plis de ton cerveau, tu enregistreras des mots que tu utiliseras d’abord approximativement. Dehors, tu observeras longuement les araignées et les flaques d'eau, et tu me raconteras, car j’ai oublié. Souvent, pendant ton sommeil, je t’observerai dans un bonheur inquiet. Plus tard, sans me le dire, tu apprendras des tables de multiplication, l’histoire de ton pays et des chansons idiotes. Je ferai semblant d’être fâché quand tu te rebelleras contre ton professeur. Tu parleras de tes amis comme si je les connaissais. Je dirai «C’est qui, Mariemachin?» et tu répondras, lasse, de laisser faire. Tout bas, tu te diras que je sais être con parfois. Tu auras un peu raison.

Puis tu ne voudras plus que je voie tes fesses et tu fermeras la porte de ta chambre en y accrochant une affiche «Interdit aux adultes». Je te jure de trouver ça idiot même si j’envierai ton royaume où les tracas me paraîtront bien menus. Tes bras, ton nez, tes oreilles pousseront trop vite, et tu auras des airs simiesques pendant quelque temps. Ta mère te trouvera encore belle. Moi, je n’en suis pas sûr. Entre deux chansons à la mode, je te raconterai mon histoire et tu bâilleras. Tu blanchiras mes cheveux en faisant la drôle avec tes amis. Tu me dépasseras d’une tête et te demanderas ce qu’on pouvait bien bouffer en 1969 pour engendrer des gens si rabougris. Tu seras effrontée comme un chat de ruelle, tu ne rentreras plus le soir. Tu aimeras à chair nue d’autres personnes, et les yeux gonflés, tu reviendras en claquant les portes. Alors, je mettrai ma paume dans ton dos avec hésitation, comme si j'avais peur de me brûler, et je flatterai en petits ronds inutiles. Tu panseras les plaies avec des sparadraps usagés et des bouts d'espoir un peu minces. Puis tu lâcheras les études et tu quitteras une maison devenue trop petite. J’attendrai alors de ne plus te voir au bout de la rue pour pleurer.

Un jour, j’irai chez toi. Je ne resterai pas longtemps, je le promets. Je t’observerai en douce et me reconnaîtrai dans des riens, dans le pli de ton front sous la concentration, dans cette façon de dire «comme de faite». Ce jour-là, en partant, je sourirai, je t’embrasserai plus longtemps que d’habitude, et tu auras hâte que se dénoue mon étreinte. Je supposerai que tu sauras bien à quel point je t’aime.

Voilà. J’en oublie sûrement des bouts. Tu me les raconteras.

Dans les livres, on dit qu’aujourd’hui tu es grosse comme une graine de sésame, et que bientôt, ton coeur commencera à battre. C’est déjà beaucoup. Alors tout le reste peut bien attendre.

13 commentaires:

  1. Splendide. Tant d'émotions dans si peu de mots. Mon coeur cherche à éclater.

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  2. Wow !!! tout simplement sublime ! Je comprends un peu mieux ce qu'a pu ressentir mon père en nous voyant grandir mes soeurs et moi. Merci ! et félicitation pour le prix Paulette Chevrier.

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  3. À chaque mautadine de fois je me prépare mentalement :

    - Ok cette fois ci je ne serai pas complètement submergée par une tristesse floue et un désir louche de me bourrer la face de popcorn .

    Et chaque fois, chaque fois que je lis une de tes nouvelles j'éprouve un trop-plein de dizaines de sentiments. De la jalousie (du genre pourquoi j'ai pas pensé à ça) , de la tristesse parce tout ce que tu racontes peut tous nous arriver, nous ne sommes malheureusement pas immunisés par la triste réalité qui quelques fois nous fait mal à la gorge .. Merci de décrire si bien ce qui pourrait tous nous arrivé, ce qui nous arrivera tous un moment. et bravo et bonne chance avec t'es enfants, je serais tellement flattée si mon père m'écrivait une nouvelle aussi poignante..

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  4. Je suis sans mots, mais je vous remercie de cet état ;)

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  5. Félicitations
    et grands mercis mouillés

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  6. C'est la première fois que je pleure pour vrai en lisant un billet. Très heureuse qu'il soit de toi, Dan.

    J'ose à peine imaginer l'émotion que tu as pu créer lors de la lecture de ce texte au salon du livre...

    (À notre prochaine rencontre, rappelle-moi de te dire, une fois de plus, à quel point je t'aime.)

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  7. Galad, si t'avais été au salon, t'aurais pas pleuré. Non, tu te serais plutôt bidonné du meussieu qui lisait les autres textes à l'avant...

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  8. Pourquoi ne suis-je pas surprise que tu aies gagné "ze" prix ! Tu me fascineras toujours... Quel talent !

    Merci pour ces délectables moment de lecture et d'émotion.

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  9. Amélie (de Lille): écris-moi un courriel, si tu le peux!

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  10. Moi je n'y étais pas du tout préparée...

    Mais quelles émotions soudainement qui sont venues me réveiller...

    Cette nouvelle est parfaitement splendide


    Je te souhaite
    tellement de moments que tu n'oubliera pas avec la nouvelle petite.

    Elle commence déjà par du inhabituel en te griffant dans les yeux,
    imagine à seize ans ce qu'elle t'en fera baver!

    ;)

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  11. Tu maitrise tellement bien l'écriture que tu devrais t'essayer sur quelques notes maintenant ;o)

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  12. eh, si ça se trouve, c'est un garçon (une graine de sésame n'a pas de sexe visible, pas vrai ?).
    Ca changerait un peu le cours de cette histoire.
    Très belle au demeurant. Mais ce blog contient trop de compliments, "Dan" va avoir la grosse tête.

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