vendredi 15 décembre 2006

De L'Art du malheur

Le malheur est sable mouvant; il ensevelit doucement, contraint à l'isolement, oblige à une guerre inégale du soi envers et contre tout. Ce malheur nous replie sur nous-mêmes, nous ramène le nez à la hauteur du nombril, comme ces bêtes en hibernation qui cherchent à conserver le peu de chaleur qu'il leur reste. Il remet en question, oblige à chercher l'angle de pensée, le point de vue salvateur. Contraintes à son inconfort, ses victimes se gèlent à coups de surdoses, d'Ativan, de Jack Daniel's ou de relations humaines pour connaître trois minutes de répit. D'autres encore s'exploseront en éclats de souvenirs dans le bureau d'un psy ou à coups de bâtons sur le pare-brise d'une voiture de luxe trop insolente, puis on les retrouvera en morceaux, écrasés sur un poteau le long d'un chemin de campagne, dans un bain de sang en bas d'un ravin ou dans une mer de larmes sur un trottoir à la fermeture des bars. Il reste aussi ceux qui s'y enliseront jusqu'aux cheveux et qui en profiteront pour accumuler au fond de la gorge un crachat qu'ils garderont pour les beaux jours, d'autres y verront cependant l'occasion de se disséquer. Et après tout cela, après avoir tout écorché, le malheur laisse une peau à vif ou recouverte d'une épaisse corne. Les écorchés formuleront un bon roman, une phrase pas trop mièvre dans une carte de sympathies ou une parole inspirées entre deux gorgées. Par contre, les racornis n'auront de mots que pour comparer amèrement leurs disgrâces à celles d'autrui, immanquablement plus fades.

Contrairement au malheur, le bonheur est mauvaise muse car il émousse les sens, tait le pire, rend futile la quête. Le bonheur réchauffe à feux doux, attendrit les chairs, rend vulnérable aux lames des couteaux, à cette épée de Damoclès que reste le malheur. Il y a dans le bonheur une vaste population: des innocents, des jovialistes, des insupportables. Il y a aussi, il y a surtout, ceux qui l'ont choisi, d'emblée ou après avoir tutoyé le laid, goûté à la mécanique du pire, un pire bien personnel. Il y a, dans le bonheur, bien des malheurs assourdis.

Mais je m'égare; en arrivant devant l'écran, je me demandais simplement si je devais me saboter pour être plus, mieux inspiré. Si je suis heureux, suis-je condamné à l'écriture de biographies et de scénarios à la Disney?

10 commentaires:

  1. Mais non voyons! Il y a aussi les livres de recettes et les livres de croissance personnelle... Et l'astrologie; les étoiles et les planètes, c'est tellement guilleret!

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  2. ...c'est une sacrée chance pour nous, lecteurs, que tu chantes mal...
    Mais ça, je l'ai déjà dit, non ?
    :-)

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  3. n'oublie pas les romans à l'eau de rose ;)

    Il est cent fois mieux de sauter dans de la guimauve bien molle et de s'inventer un malheur passager, que le contraire ;)

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  4. Toi t'as pas besoin d'être malheureux pour bien écrire, t'es un des rares chanceux.

    Le malheur et le bonheur, je pense qu'on est fait pour ou pas. Je crois sincèrement qu'y a des gens qui seront malheureux toute leur vie, peu importe les joies qui viendront parsemer leurs jours. Y en a d'autres, par contre, pour qui un simple germe de bonheur ensoleillera un calendrier de vie parce qu'un rien les rend heureux. Je crois que je ferai toujours partie de ceux-ci, malgré les embûches, malgré le froid de certains hivers. Parce que, de toute façon, tout le monde sait que je ne pourrai jamais m'enliser dans le malheur jusqu'aux cheveux.

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  5. Ça ne fait pas un peu trop à la "Les souffrances du jeune Werther" de penser que juste le malheur permet d'écrire? Je n'ai pas vraiment d'exemples de roman, mais au cinéma, allez voir "Me you, and everyone we know" ainsi que "Little Miss Sunshine" question que je n'ai pas l'air totalement con^^'

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  6. Tiens tiens... La tentation du "Delete"....?

    Tu m'avais pourtant bien villipendé sur la chose, il y a peu...

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  7. La preuve:

    http://salicorne.blogspot.com/2006/05/dcrochage-blogaire.html#comments

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  8. Curieux et déroutant de lire dans la foulée les petits riens de bon et l'art du malheur...comme si douleur et plaisir n'avaient rien d'autre à faire que de se balancer des vannes...Dans le fond, c'est ainsi, qu'il faut faire pour secouer le monde...

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  9. Totalement surfaite la réputation du malheur productif et inspirant. Nul à chier en fait. On est jamais aussi nombriliste que quand on souffre! Avoir souffert par contre, est très inspirant... Tragedy plus time.

    Pour le reste, il y Nancy Huston et son "professeurs de désespoirs".

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  10. popantoute, chère grenouille.
    J'écris beaucoup mieux lorsque je suis heureuse. Le malheur m'ennuie profondément et ne m'inspire rien d'autre que de l'apitoiement. Le malheur est très quétaine en fait; il est si fréquent et commun... Il fait surtout radoter. T'as remarqué que je n'écris plus beaucoup? Celui que le malheur inspire aime forcément le malheur; peut-être même que ça le rend heureux. J'en connais beaucoup des comme ça.

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