Le malheur est sable mouvant; il ensevelit doucement, contraint à l'isolement, oblige à une guerre inégale du soi envers et contre tout. Ce malheur nous replie sur nous-mêmes, nous ramène le nez à la hauteur du nombril, comme ces bêtes en hibernation qui cherchent à conserver le peu de chaleur qu'il leur reste. Il remet en question, oblige à chercher l'angle de pensée, le point de vue salvateur. Contraintes à son inconfort, ses victimes se gèlent à coups de surdoses, d'Ativan, de Jack Daniel's ou de relations humaines pour connaître trois minutes de répit. D'autres encore s'exploseront en éclats de souvenirs dans le bureau d'un psy ou à coups de bâtons sur le pare-brise d'une voiture de luxe trop insolente, puis on les retrouvera en morceaux, écrasés sur un poteau le long d'un chemin de campagne, dans un bain de sang en bas d'un ravin ou dans une mer de larmes sur un trottoir à la fermeture des bars. Il reste aussi ceux qui s'y enliseront jusqu'aux cheveux et qui en profiteront pour accumuler au fond de la gorge un crachat qu'ils garderont pour les beaux jours, d'autres y verront cependant l'occasion de se disséquer. Et après tout cela, après avoir tout écorché, le malheur laisse une peau à vif ou recouverte d'une épaisse corne. Les écorchés formuleront un bon roman, une phrase pas trop mièvre dans une carte de sympathies ou une parole inspirées entre deux gorgées. Par contre, les racornis n'auront de mots que pour comparer amèrement leurs disgrâces à celles d'autrui, immanquablement plus fades.
Contrairement au malheur, le bonheur est mauvaise muse car il émousse les sens, tait le pire, rend futile la quête. Le bonheur réchauffe à feux doux, attendrit les chairs, rend vulnérable aux lames des couteaux, à cette épée de Damoclès que reste le malheur. Il y a dans le bonheur une vaste population: des innocents, des jovialistes, des insupportables. Il y a aussi, il y a surtout, ceux qui l'ont choisi, d'emblée ou après avoir tutoyé le laid, goûté à la mécanique du pire, un pire bien personnel. Il y a, dans le bonheur, bien des malheurs assourdis.
Mais je m'égare; en arrivant devant l'écran, je me demandais simplement si je devais me saboter pour être plus, mieux inspiré. Si je suis heureux, suis-je condamné à l'écriture de biographies et de scénarios à la Disney?
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