Le professeur de français au cégep* est une espèce fragile que seul le milieu de travail hyper syndiqué des cégeps a su préserver d’une disparition certaine. Il a parfois la santé fragile – comme en fait foi son niveau élevé d’absentéisme - mais il a le teint frais de celui qui sort de chez-soi régulièrement. De l’extérieur, cette espèce semble monolithique, taillée d’un bloc du même bois… Que nenni! Dès qu’on s’approche des éléments qui la composent, ces derniers qui semblaient de loin tissés serrés prennent des airs d’électrons déments qui s’entrechoquent par orgueil ou, plus probablement, par ennui.
Alors quels sont ces électrons qui composent cet atome à la fois fragile et résistant?
Je tenterai d'en faire le tour au cours des prochains blogues.
À tout seigneur tout honneur, je commencerai par les deux piliers, voire les fondateurs-mêmes du département de français : le bourgeois-bohème (le bobo) et le hippie (à suivre).
Aujourd'hui: le bobo.
Le bobo se prénomme habituellement André.
André s’est retrouvé au cégep dès ses débuts (en 1970) parce qu’il voulait aider à soutenir une poutre lors de sa construction et qu’il n’a su partir par la suite. On l’entend souvent dire que c’est grâce à lui si le département participe à telle ou telle activité, que les profs ont accès à tel ou tel matériel. Selon la rumeur, il a fréquenté plus d’une professeure du même cégep au cours de sa carrière, et il a une amitié indéfectible avec une belle du département de théâtre avec qui on le voit en soirée au centre-ville, mais bien malin celui qui pourra déclarer avec certitude s’il est gay ou non. Le regard amusé, la voix sûre et posée, André est capable de discuter sports, musique et actualité en même temps, ce qu’il fait nonchalamment en butinant d’un bureau de professeurs à l’autre, quand il n'est pas occupé à papoter de tout et de rien avec les dizaines d'étudiants qui passent le voir comme ça, pour rien, pour jaser de la dernière galette d'Eminem (qu'André a bien sûr achetée) ou de la prose de Jean Leloup-Leclerc.
Le bobo ne semble jamais avoir de cours à préparer ni de corrections à faire. Quant à son enseignement, André réussit à remplir quinze semaines de cours avec les mêmes livres depuis toujours malgré les huit changements de programmes ministériels, un vieux film d’auteur et une boîte de céréales pour le volet poésie.
Il est le seul de son âge à connaître les marques de vêtements à la mode et à s’en revêtir sans avoir l’air de souffrir d'un pathétique jeunisme.
Rien ne semble venir à bout de sa souriante quiétude et, avec un peu de chance, André prendra sa retraite avant de se casser une hanche en ski alpin.
Demain: Le hippie.
* Collège d’Enseignement Général Et Professionnel. Équivalent québécois de la dernière année du bac et de la première année universitaire françaises. Niveau tampon entre l’école secondaire et l’université, sauf pour son volet professionnel qui forme des policiers, des hygiénistes dentaires et des infirmiers, pour ne nommer que ceux-là.
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