mercredi 5 avril 2006

Hervé

Hervé habite seul dans un petit deux pièces qu’il sait son dernier. Quand je vais le voir, nous bavardons un peu, écoutons beaucoup, les nouvelles télévisées surtout. Hervé aime être informé des événements.

Avant sa retraite, Hervé a été informaticien, un des premiers spécialistes de ces immenses trucs capables de miracles pour l’époque. Des trucs avec des bobines et des diodes rouges et vertes, des armoires grises qui occupaient des étages entiers, des calculateurs un peu inquiétants dans lesquels Hervé pouvait entrer le corps au complet quand il devait les réparer. Puis, tranquillement, les machines ont commencé à rapetisser. Plus ces bêtes se réduisaient, plus il était ardu de les comprendre. Bien sûr, Hervé n’y rentrait plus au complet, et il a appris à rester en surface des choses. C'était juste avant sa dépression.

Aujourd’hui, Hervé me raconte son métier et regarde sa montre. Ce petit boîtier de rien du tout est capable de calculer ce qu’un étage de monstres à bobines ne parvenait à produire en 1970. Mais plus personne ne peut la réparer, comme plus personne ne répare les ordinateurs. Au mieux, le plus vaillant des techniciens changera une pièce, mais jamais il ne la réparera. La nuance est immense.
- Aujourd’hui, lance Hervé presque à lui-même, quand c’est brisé ou usé, on jette.

Puis Hervé reste silencieux quelques secondes. Pendant cette pause, on fait semblant d’écouter Bernard Derome, mais on écoute le vide, le temps d’entendre le fracas d’une vie que personne ne réparera et qu’on aura remplacée demain.

5 commentaires:

  1. Joli texte et joli titre de blog.
    Avant, il fallait aller au coeur des choses pour les comprendre, et maintenant, il suffit d'en survoler la surface ...
    C'est peut-être ça, la vraie raison de la "superficialité" !?

    RépondreSupprimer
  2. En se spécialisant l'humain s'est dépossédé de beaucoup de choses. Aujourd'hui on ne sait plus comprendre notre voiture nous-même, ni notre ordinateur, ni notre rapport d'impôt, ni le budget fédéral, ni notre convention collective, ni ce que nous dit notre médecin.
    On comprend des fragments, ceux pour lesquels nous avons été formés. Et nous monologuons beaucoup, seuls ou avec d'autres.
    On a perdu le sens de la polyvalence. Et se faisant un potentiel de liberté.
    Quand on ne comprend rien, l'envie de garder les choses s'anenuisent.
    Je ne crois pas qu'en se spécialisant l'humain soit vraiment en train de s'émanciper.
    Il s'est construit les murs de sa propre prison de sens...
    Et il ne comprend rien aux codes qu'il a lui-même inventé.

    RépondreSupprimer
  3. On se contente de les survoler oui, mais peut-on vraiment dire qu'on les comprend? Je ne crois pas. Super-Catherine-analytique le décrit bien je pense, donc je la seconde.
    Mais oui, c'est tout à fait ça la superficialité, se satisfaire de l'enveloppe et ne rien comprendre de ce qu'elle contient.

    RépondreSupprimer
  4. Ton post est d'une tristesse qui contraste avec le beau temps qui s'est pointé ce we.
    Je ne peux m'empêcher de ressentir un malaise lorsque je vois tous ces vieux laissés à eux. La chose la plus terrible qui pourrait arriver à qq c'est finir sa vie seul.

    RépondreSupprimer