Quand j’ai emménagé à Montréal à l’âge de 18 ans, j’étais fasciné par la frénésie humaine que provoquait une tempête de neige. Je pouvais passer des heures assis à la fenêtre de mon appartement de la rue d’Iberville à regarder les gens se stationner en biais, à pousser leur bazou soudainement innofensif à cause de quelques centimètres de neige sous les roues. Dans ma vie rurale d’avant, l’hiver, un camion, une souffleuse ou une charrue (une grosse gratte jaune sale avec des roues avant géantes inclinées de côté) tassait la neige sur le bord des rues et créait des montagnes de neige qui fondaient jusqu'à la mi-juin et qui redonnaient au printemps les mitaines et les tuques qu’on y avait oubliés. Dans ces montagnes, on construisait des forts, on creusait des tunnels, on inquiétait nos parents car ces montagnes de neige écrasaient son lot d’enfants à chaque année, toujours dans de petits villages éloignés où les gens devaient être bien cons, du moins plus que nous qui l’étions déjà pas mal. Mais à huit ans, ces montagnes étaient des pays qui ne nous laissaient rentrer au chaud que lorsque notre habit de neige et le feutre de nos bottes de ski-doo étaient trempés de bonheur gratuit.
À Montréal, j’ai vite compris que les montagnes de neige n’étaient pas aussi ludiques. Quand on les laissait quelques jours sur le bord des trottoirs, des enfants s’y glissaient comme la vermine s’immisce dans les ordures, et immanquablement, quelques-uns se faisaient manger par une souffleuse au conducteur un peu édenté, en bédaine dans sa cabine vitrée. Alors on s’est vite convaincus qu’il fallait enlever la neige tout de suite dans un ballet mécanique impressionnant. J’ai passé toutes mes premières neiges montréalaises appuyé au rebord de la fenêtre pour regarder les chenillettes déblayer le trottoir, puis un tracteur pousser la neige dans la rue, la charrue la repousser sur le bord, une première souffleuse la projeter maladroitement dans des camions dignes de la baie James. Puis tout recommençait une autre fois, parce que les camions bavaient, parce que la souffleuse ne savaient pas quand s'arrêter de souffler, parce qu’il en restait un peu partout. Et derrière tout cela, des automobilistes roulaient à vitesse réduite pour profiter d’une place de stationnement toute neuve juste devant leur porte, luxe urbain éphémère, et ces derniers rentraient chez-eux enorgueillis en se disant que c’est don’ beau, une belle rue propre propre.
Hier, j’ai regardé cet étrange ballet une autre fois. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas fait. Je l’ai trouvé bien triste. Peut-être est-ce l’âge, peut-être est-ce la paternité qui s’en vient, mais j’aurais échangé tous les tracteurs de la ville pour m’asseoir devant ma fenêtre et regarder des enfants conquérir des forteresses de neige. Des forteresses faussement menaçantes qui empêchent les voitures de se stationner et qui redonnent les jouets oubliés au printemps.
Peut-être devrais-je descendre dans la rue, m'emparer d'une montagne en y construisant un fort, puis y planquer un tas de munitions en balles de neige, et la défendre contre les charrues jaunes conduites par des hommes bronzés en hiver. Il est fort à parier que mes voisins me trouveraient débile. Vous n'avez pas idée à quel point ça me rassurerait... Des volontaires? Il me manque des grenadiers et des lanciers avec des couilles grosses comme ça. Un cuistot aussi. Envoyez vos c.v.
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