samedi 24 septembre 2005

Parasites

Texte écrit pour le Coïtus impromptus

On est généreux. On leur donne le fond de nos poches avec quelques boules de sécheuse en leur faisant promettre de ne pas les rouler dans du papier à cigarettes. On leur donnerait plus, mais on a besoin du reste. On ira pas jusqu’à leur donner la main; ils sont toujours un peu sales. On voudrait qu’ils soient propres, qu’ils soient bien coiffés, qu’ils soient polis, brillants, articulés, et quand ils le sont, on ne leur donne plus rien car ils semblent s’en être sortis. S’ils sont trop comme nous, on leur botte le cul, on leur dit que la rue n’est pas leur place, que le béton est réservé à ceux qui ont une joue collée dessus, l’autre sous une semelle de policier. Alors ils restent souillés, déchirés, marqués. Ils creusent, se terrent. Ils font des trous. Des trous dans leurs vêtements, des trous dans leurs murs, des trous où ils restent assis, bien blottis contre une fille aux yeux trop rouges, contre deux ou trois chiens aussi pouilleux qu’eux, contre une société dont ils sont un reflet aveuglant. On leur lance parfois de la monnaie mais on ne leur donne rien; on s’achète la liberté de ne pas se sentir concernés.

Ils se rassemblent dans des endroits glauques et visqueux comme des mouches dans le coin d’un oeil malade. Ils tendent la main pour ne pas tendre le doigt, et ils crachent sur nos tôles chromées pour se faire croire qu’elles ne leur rouleront jamais dessus. Ils revendiquent des territoires en se criant des injures, en s’arrachant les anneaux des oreilles, du nez, des seins, puis montrent leurs cicatrices pour prouver qu’ils existent. Ils nous regardent par en dessous comme des enfants qui ont hâte d’être grands pour se venger. Ils nous regardent par en dessous au moins aussi souvent qu’on les regarde de haut, d’où on laisse tomber des verdicts hâtifs, pressés d’en finir, comme des obus d’une guerre illégitime.

Le soir, pendant qu’on se cache, qu’on s’éteint derrière des écrans, ils avalent n’importe quoi pour oublier qu’ils nous haïssent jusque dans leur noire moëlle. Et sous une tonne de vapeur, camouflés derrière des sirènes qui annoncent des jugements en uniforme, à l'orée de la surdose, ils marmonnent des incantations inintelligibles, des prières de colères dédiées à un ciel bas comme le plafond d’un demi sous-sol.

Les parasites ne croient plus en nous, parce qu’on appelle toujours la police quand ils crient à l’aide. Ils tètent notre argent, pas nos bons sentiments. Aucune sangsue ne suce un cadavre.

2 commentaires:

  1. Étrange écho à mon propre texte. Je dirais que non seulement ils ne soutirent pas nos bons sentiments, ils exigent une dîme que nous ne pouvons pas toujours donner sans nous lèser nous-mêmes. Et ils le font avec la dignité qu'ils portent, mais que nous interprétons bien souvent comme de l'arrogance.

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  2. on dit que quand quelqu'un meurt de faim en afrique, c'est que tout le monde meurt de faim...

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