jeudi 8 septembre 2005

Le Lit japonais

Texte écrit pour Coïtus Impromptus

Paul Tibbets était aux commandes d’un gros avion, un vrai, en fer, qui avançait imperceptiblement dans le ciel vers Kyoto. Les mains un peu crispées sur le manche à balai, Paul sifflait «Star Dust», la chanson préférée de sa mère. Il pensait à elle tous les jours, si bien qu’il avait donné le nom de sa mère à son avion.

À quelques lieux, une vieille dame s’est réveillée dans une joie enfantine; son fils venait la visiter ce jour-là, pour son anniversaire, comme il le faisait tous les ans. Il arriverait avec un léger retard, impolitesse qu’il ferait oublier par des fleurs qui ne poussaient pas dans cette région du sud du Japon. Il était si prévisible. Devant le grand miroir près de son lit, la vieille dame s’est appliquée à se refaire une beauté. Elle était heureuse; il faisait drôlement beau en ce matin d’août. Ils pourraient aller marcher ensemble au parc. Penchée sur son miroir, la vieille dame a mouillé ses doigts pour amadouer une mèche rebelle.

Dans les écouteurs de Paul, une voix venue de loin lui a annoncé qu’il faisait beau sur Hiroshima. Ce ne serait donc ni Kyoto, ni Kokura, ni Nigata. Une goutte de sueur a roulé sur sa joue droite. Puis, doucement, le nez de l’avion s’est dirigé un peu plus vers le sud, là où il y avait un trou dans les nuages. Paul a eu une brève pensée pour Little Boy, la bombe cachée dans la soute, mais il a vite repris le refrain de «Star Dust», il a vite imaginé le visage d’Enola, sa mère.

Il y a plusieurs leçons à tirer de ce matin du 6 août 1945. Entre autres que les nuages gris sont parfois un salut, qu'il y a des matins où ça ne sert à rien de se refaire une beauté, et que les fils à maman font souvent de bons meurtriers.

2 commentaires:

  1. "Il était si prévisible..." C'est d'une tristesse et d'une banalité...

    Je vous souhaite un voyou si c'est un fils! :)

    Virginie

    RépondreSupprimer
  2. C'est un très beau texte avec une belle conclusion.

    Curieux de savoir ce qu'en pensent les va-t-en-guerre d'aujourd'hui.

    RépondreSupprimer