mercredi 27 avril 2005

Carnet de doute

Texte écrit pour le collectif Coïtus impromptus

À six ans, je voulais être pompier. Quand j’ai réalisé que tous les autres gars de ma classe voulaient aussi devenir pompier, j’ai douté. J’ai alors voulu devenir policier. Un jour, pendant une bagarre, je m’en suis pris une sur la gueule. J’ai perdu deux dents et un peu d’estime de moi. J’ai compris que je n’avais pas la couenne d’un policier et que je devais plutôt regarder de loin les coups de poing plutôt que de les absorber avec ma tête. J’ai donc voulu devenir journaliste. J’ai cultivé quelques années le maniement du micro et celui d’un accent français assez amusant, puis la télé régionale m’a assigné mon premier reportage. Ce soir-là, au bulletin de 18h, je couvrais avec baillements l’évolution d’un menaçant embâcle à Laval. Le seul personnage un peu intelligent que j’ai rencontré pendant ce reportage était l’ingénieur qui étudiait la crue des cours d’eau.

Alors, je me suis dit que l’ingénierie hydrographique serait bien. La secrétaire de l’université de Montréal a fait un petit prout entre ses lèvres pincées et a refusé ma candidature parce qu’il me manquait des cours en sciences pures. Peut-être avait-elle raison; je ne me souvenais guère de mes années collégiales sinon pour un cours de cinéma. Alors je me suis dirigé vers le cinéma. Pour devenir réalisateur, sonorisateur, costumier, n’importe quoi qui créerait du rêve. Mais dans ce rêve, il me fallait apprendre des termes anglais se terminant par «euw», et surtout apprendre à me les faire crier par un gros Américain épilé à la cire. Rapidement écoeuré, j’ai admisnistré une leçon de bienséance à Stephen moron Spielberg, puis j’ai quitté le métier.

Je suis resté quelque temps sur le divan de mon salon à douter de ma réelle valeur quand la banque qui m’avait fourni joyeusement mon prêt étudiant s’est mise à appeler avec de plus en plus d’insistance.

Pour me cacher des créanciers qui s’impatientaient, j’ai fui en Abitibi couper des arbres. Après quelques mois de coupe à blanc et d’immenses remords, je me suis enchaîné à un arbre pour protester. La compagnie a choisi d’ignorer mon geste. J’ai survécu en léchant le tronc de l’épinette jusqu’à ce qu’un granole un peu perdu et pas mal stone me libère de mes chaînes. J’ai quand même suivi mes idéaux et je suis allé travailler sous la table dans une salle obscure où je triais le contenu des bacs de recyclage pour en faire du papier cul. Mais, malgré la mode verte, les gens ne voulaient pas s’essuyer avec du papier brun. Alors on m’a relégué aux bouteilles de verre.

Là, ça n’allait pas mal. Il fallait cependant être vigilant, ce que je n’étais pas souvent, et je me suis coupé les doigts un à un avec le verre cassé des pots de mayonnaise. Je m’en étais coupé six au ras la paume quand mon patron s’est rendu compte que j’étais de plus en plus gauche et que les doigts de mes gants de caoutchouc étaient mous. Il m’a foutu à la porte sans même reprendre les gants.

Aujourd’hui, j’ai 42 ans. Je quête des sous devant la caserne 34. Mais comme il me manque des doigts, les pièce de monnaie tombent souvent par terre et je passe mes journées à me les faire piquer par un petit morveux qui me colle au derrière comme la gomme à mâcher aux poils des fesses. Les employés de la caserne d’en face rient de moi et passent leur temps à frotter de rutilants camions, à jouer avec des chiens vaguement intelligents, et à siffler des filles trop grosses pour leur t-shirt, flattées d’être ainsi remarquées par des hommes chaussés de caoutchouc.

Aux dernières nouvelles, aucun de mes amis du primaire n’était devenu pompier; ils étaient tous ou douaniers, ou cons.
J’aurais dû faire pompier.

7 commentaires:

  1. Ou faire un pompier... :O¤
    [c'est payant, paraît-il]

    (synonymes au besoin?)
    J. J'me-comprends R.

    P.S. Encore un bon texte, crime pof!

    RépondreSupprimer
  2. Bien noter que le 42* est encore utilisé.

    * la magie du 42 réside dans le fait qu'il est plus que tout autre nombre utilisé lorsqu'on a besoin d'un chiffre aléatoire.
    Aussi, cest le plus souvent à la 42e minute qu'on est tenté de regarder l'heure.
    Enfin initié aux rudiments de la magie 42e, vous verrez le nombre apparaître dans tous les films ou discours où un nombre sans importance est à donner.

    ps: très bon texte.

    RépondreSupprimer
  3. C'est fou, ce truc du 42! Quand je suis rentré chez moi, ce matin, bien avant de lire ce commentaire, j'ai jeté un oeil aux chiffres rouges -qui sont toujours trop tôt, surtout le matin, de mon cadran/radio/réveil/toaster/déchiquetteur/guacamole/allouette. Devinez quelle heure il était...
    11:12.
    :)

    RépondreSupprimer
  4. ouais c'est un peu normal qu'au début les gens soient pour le moins.. récalcitrants à l'idée qu'un nombre soit magique. Mais éventuellement ca va te sauter à l'évidence. Et là tu reviendras en rampant à mes pieds pour m'implorer de te garnir encore le front de vérités absolues inadmises du monde entier.

    RépondreSupprimer
  5. Je suis terriblement surpris que ce nombre aussi magique apparaisse quand un nombre sans importance est à donner...

    Et dire que je l'échappe belle tous les jours, moi qui ai failli être âgé de 42 ans!

    En plus, sur mon cadran à moi, il est 16 h 24! 24! 42 à l'envers!

    J. Satanas R.

    P.S. Je commence illico à polir mes genoux, cailloux, poux et hiboux pour venir ramper toutes les marches de l'Oratoire jusqu'au pied des Vérités frontales.

    RépondreSupprimer
  6. Étrange, je viens tout juste de jeter un coup d'oeil, furtif il va sans dire -sans toutefois penser au 42 et devinez quelle heure m'a sauté au visage...

    RépondreSupprimer
  7. C'estdrôleparce que dans mon cas,il est 12h17.
    J'ai essayé de faire des calcul

    12+17: 29
    1+2= 3 et 1+7=8, ça fait 38
    1+2+1+7= 11

    (ça va ben finir par faire 42 !!)

    29+38+11= 78 = 7+8=15

    Je l'ai!!!

    38 + 15= 53 - 11 = 42

    C'est vrai que c'est magique!!
    ;-)

    RépondreSupprimer